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Treize fois moi

Oeuvre

littérature générale

Lautrec, Borges, Glenn Gould, Meyrinck, Madame Wilde et Simenon, le Dotremont des logogrammes , Stephen King, Jean Ray et Kerouac, et Jean-Louis David comme Philip K. Dick, et peut-être Kafka : ils sont tous là, je crois, pas n’importe comment. Comprenons-nous bien. Plus que des exercices de style ou d'admiration, il s'agit d’insinuer qu’au-delà de leurs voix propres, ces artistes partageraient un état d'esprit où réel ordinaire et vie rêvée communiquent de plain-pied. Tout en relativisant leur identité : comme si chacun d'entre eux regrettait ouvertement ou non l'absence d'un double… A moins qu'il ne s'agisse de mon timbre de voix, de ma propre musique que je plaquerais sur eux ainsi qu'un seul accord sur des claviers multiples ? Au fond, je me les approprie, me dis-je… Pour mieux me perdre en eux, ou pour me retrouver ?

Extrait: 

<p>Lecture de Lautrec &quot;Rappelle-toi que la vie au grand air et au grand jour est la seule saine...&quot; Je veille &agrave; ne suivre en rien ce pr&eacute;cepte acide du Comte Alphonse, mon p&egrave;re, qui avait comme j'en ai des pulsions ludiques &agrave; se d&eacute;guiser. Alors, le sens de la nature que je dissimule en moi me fait &eacute;voluer en ville tel un animalier, parmi des hommes semblables aux amuseurs d'un cirque froid et des femmes dont les chignons fantasques m'&eacute;voquent Lo&iuml;e Fuller, la danseuse &agrave; succ&egrave;s : ses cheveux et ses voiles jet&eacute;s haut, travers&eacute;s de faisceaux &eacute;lectriques, qui occultent le volume de son corps sur les pointes et en font un volute en mouvement. Car, ne croyant &agrave; rien, j'aime la peinture d&eacute;corative, et j'affiche ma pr&eacute;dilection pour les arts qualifi&eacute;s de mineurs... Oui, le d&eacute;lice de tracer ne m'est complet que dans la vivacit&eacute; de l'esquisse, l'arabesque, la sinuosit&eacute; des formes. J'appr&eacute;cie donc l'ourl&eacute; du nez et une claire d&eacute;coupe des narines, chez ces femmes que moi, leur cher tyran, je vois d'abord d'en bas... Et le peu de go&ucirc;t que j'ai pour le l&eacute;ch&eacute;, ce que j'appelle mon infini, me permet de restituer &agrave; ravir le jeu filiforme des jambes des trottins, l'articulation chantourn&eacute;e des petits rats d'op&eacute;ra ou de guinguette, et les allers, et les venues de ces chanteuses dont je rends graphiquement le phras&eacute;, le d&eacute;bit de tubercul&eacute;e. Je d&eacute;cris d'assez loin, en fait, mes pieds ballants par-dessus le parquet d'un salon chic ou non, &agrave; la Revue Blanche ou au bordel, post&eacute; que je suis sur un canap&eacute; de cuir vert : vert sombre comme une panse de bouteille, qui donne leur profondeur aux noirs dont il est l'&eacute;cho; ou vert plus tendre, merde d'oie dirait Jean Lorrain, ce vert infectieux que j'avais choisi pour le tirage anglais de mes lithographies d'Yvette Guilbert. Et donc, je suis un spectateur teint&eacute; d'humeur mauvaise, le flatteur &eacute;hont&eacute; d'une diversit&eacute; de belles dangereuses. Dont celle que j'appelle Gambetta, lesbienne borgne en rue Breda. Mais c'est d&eacute;j&agrave;, crois-je, conc&eacute;der trop d'honneurs &agrave; la nature horrible, f&ucirc;t-elle humaine, que de lui faire face. Que de la toiser du sommet de mes trois pommes, appuy&eacute; de biais sur la canne d'osier que j'appelle mon crochet &agrave; bottines. J'aurais plut&ocirc;t d&ucirc; jouer ma vie accoud&eacute; &agrave; un bar, le dos aux gens &agrave; la mani&egrave;re d'Antoine du Th&eacute;&acirc;tre Libre, et mieux : leur montrer ouvertement le derri&egrave;re, comme je le fais en des parties fines au bord de la mer, o&ugrave;, d&eacute;culott&eacute;, je m'enivre et d&eacute;f&egrave;que sur les flots zigzaguants... Voil&agrave; mon modern'style! Je suis, oui, anglomane &agrave; mes heures, bookmaker des passions qui regarde d&eacute;filer la vie, le temps, les tourn&eacute;es d'alcool. J'aime en effet, parfois, me mettre une veste blanche et, la boule &agrave; z&eacute;ro derri&egrave;re mon binocle d'or, figurer un serveur de bar am&eacute;ricain. Comme celui de la Rue Royale dont je suis le prince, ou du Cosmopolitan de la rue Scribe... J'y observe les gens, et je ricane de d&eacute;couvrir que cet homme gros, cocher des Rothschild, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;paisseur que le cher Oscar Wilde. Puis, sans qu'on s'inqui&egrave;te de moi, je fais des grimaces, je m'ext&eacute;riorise dans le fol espoir d'oublier tout &agrave; fait la banalit&eacute; d'un monde englouti par la nuit.</p>

Fiche

Editeur 
Éd. Sens & Tonka
Année 
2006