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Omnibus

Oeuvre

littérature générale

"Bien plus qu’un pastiche, Omnibus est une vie rêvée de Claude Simon, cet écrivain qui me donnait alors le sentiment d’avoir accompli à l’avance, et à la perfection, ces livres que je n’avais pas commencé d’écrire. Une année durant, je vécus dans la fascination des œuvres de Simon, transporté par les alluvions que charrient leurs phrases enveloppantes. J’accompagnais Simon dans la débâcle de 40, je combattais en Espagne à ses côtés, je plongeais au cœur de provinces perdues, sur les traces de ses ancêtres. Dans les pages d’Omnibus, irrespectueux autant qu’admiratif, j’enivre Claude Simon et je le fais mourir, je lui attribue le prix Nobel avec dix ans d’avance, j’écris à sa place son discours, et lui retire la paternité de ses livres.” (Benoît Peeters)

Extrait: 

<p>C&rsquo;est &agrave; ce moment, je crois, que Simon s&rsquo;est lev&eacute; et a exig&eacute; que des excuses lui soient pr&eacute;sent&eacute;es sur-le-champ. Il a ajout&eacute; peu apr&egrave;s, comme pour commenter ce qui venait de se passer : ' Tout de m&ecirc;me, est-ce que cela ne fait pas un peu beaucoup ? ' Mais la cr&eacute;dibilit&eacute; de cette altercation &eacute;tait singuli&egrave;rement diminu&eacute;e par la violente odeur de Ricard qui s&rsquo;&eacute;tait r&eacute;pandue autour de Simon pendant qu&rsquo;il parlait, donnant &agrave; ce vif &eacute;change de propos l&rsquo;allure d&rsquo;une banale querelle d&rsquo;ivrognes. M&ecirc;me pour une journ&eacute;e comme celle-ci, il n&rsquo;avait pu s&rsquo;emp&ecirc;cher de boire et les effets de l&rsquo;alcool se trouvaient encore augment&eacute;s du fait qu&rsquo;il n&rsquo;avait certainement pas d&icirc;n&eacute;, s&rsquo;&eacute;tant content&eacute; de se remplir l&rsquo;estomac avec cinq ou six ap&eacute;ritifs. C&rsquo;est extraordinairement &eacute;mu qu&rsquo;il &eacute;tait entr&eacute; deux heures plus t&ocirc;t dans la salle et peut-&ecirc;tre ne faut-il pas chercher ailleurs que dans l&rsquo;ivresse la raison de la tristesse du discours qu&rsquo;il nous tint ce soir-l&agrave;. 'Peut-on imaginer, nous avait-il confi&eacute; d&rsquo;embl&eacute;e, pire sensation que celle que peut &eacute;prouver un homme, lorsque, parvenu au soir de sa vie (et m&ecirc;me, dans mon cas, &agrave; la porte de la mort) - &agrave; l&rsquo;&acirc;ge o&ugrave; il aurait pu raisonnablement esp&eacute;rer moissonner le fruit d&rsquo;ann&eacute;es de dur labeur et s&rsquo;endormir apais&eacute; avec dans l&rsquo;&acirc;me le sentiment d&rsquo;une vie accomplie -, il comprend (ou croit comprendre, ou s&rsquo;imagine (qu&rsquo;importe, puisque pour lui le r&eacute;sultat est identique) &agrave; la fois qu&rsquo;il n&rsquo;a qu&rsquo;incompl&egrave;tement r&eacute;ussi et qu&rsquo;il est trop tard pour y changer quoi que ce soit ; il ne me reste, se dit-il alors (et sans doute n&rsquo;a-t-il m&ecirc;me pas besoin de se le dire : ces choses-l&agrave; se font toutes seules) qu&rsquo;&agrave; me laisser mourir. Me croirez-vous donc si je vous assure que c&rsquo;est dans cet &eacute;tat d&rsquo;esprit que j&rsquo;ai v&eacute;cu jusqu&rsquo;&agrave; ces derniers jours, obs&eacute;d&eacute; que j&rsquo;&eacute;tais (et que je suis encore un peu) par l&rsquo;id&eacute;e qu&rsquo;apr&egrave;s ma disparition, lentement mais inexorablement, les hommes m&rsquo;oublieraient (si tant est qu&rsquo;ils m&rsquo;aient jamais vraiment connu) : mes livres dispara&icirc;traient tout d&rsquo;abord, les g&eacute;n&eacute;rations futures n&rsquo;en gardant en m&eacute;moire que quelques-uns, puis qu&rsquo;un seul (lequel ?) ou plut&ocirc;t quelques universitaires besogneux et aigris en connaissant encore le r&eacute;sum&eacute;, ou au moins le titre ; et tr&egrave;s vite m&ecirc;me plus cela, mon nom seul se conservant sans que personne ne sache trop qui pouvait &ecirc;tre ce Simon (et peut-&ecirc;tre la survie de notre nom est-elle notre but supr&ecirc;me &agrave; nous tous qui vivons sur cette terre, peut-&ecirc;tre est-ce m&ecirc;me ce pour quoi nous combattons jusqu&rsquo;&agrave; la derni&egrave;re seconde, les uns en ayant des enfants, les autres en &eacute;crivant des livres, les plus cons (dont je suis) en faisant l&rsquo;un et l&rsquo;autre et en les ratant tous deux) ; et enfin (combien de temps plus tard ? deux si&egrave;cles ? trois ?) &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un incendie de biblioth&egrave;que ou d&rsquo;une r&eacute;volution, ce nom disparaissant lui aussi de la m&eacute;moire des hommes, de m&ecirc;me que durant tout ce temps mon corps se sera effondr&eacute;, les chairs pourrissant les premi&egrave;res, les os ensuite se d&eacute;sagr&eacute;geant, ne formant qu&rsquo;un petit tas de poussi&egrave;re grise et uniforme dans une bo&icirc;te rong&eacute;e par les vers, sans rien l&agrave;-dedans qui puisse rappeler celui que je fus, et bient&ocirc;t cela m&ecirc;me (ces derniers restes, ces ultimes d&eacute;bris) s&rsquo;&eacute;vanouissant compl&egrave;tement le jour o&ugrave;, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un transfert de tombes (mais y aura-t-il encore de ces sortes de choses ?)&hellip;' Jean alors n&rsquo;y tenant plus, l&rsquo;interrompant : 'Mais arr&ecirc;te ! Arr&ecirc;te ! Est-ce que tu vas continuer comme &ccedil;a jusqu&rsquo;&agrave;&hellip;'</p>

Fiche

Editeur 
Minuit (Les éd. de)
Impressions nouvelles (Les)
Année 
1976