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Puerto Soledad

Oeuvre

littérature générale

Extrait: 

<p>C'&eacute;tait le printemps. Les chardons mauves fleurissaient dans la pampa. Il faisait moins froid et la pluie &eacute;tait un peu plus rare, mais il y avait toujours des nuages plein le ciel et le fou pampero qui soufflait sur la plaine. Au sommet des toscas, les aigrettes blanches des gramin&eacute;es s'apercevaient de loin et dans les rares ba&ntilde;ados les roseaux neufs &eacute;taient d'un vert tendre rompant sur l'herbe jaune des pastos duros. Odette et sa tante faisaient de longues promenades le long de la mer, n'osant plus gu&egrave;re s'aventurer &agrave; l'int&eacute;rieur des terres o&ugrave; rodaient toujours l'un ou l'autre des gauchos de Dominguez. Quand le soleil filtrait entre deux nuages, la surface grise de l'Atlantique prenait des reflets d'un bleu sombre, et les deux Fran&ccedil;aises ne se lassaient pas de regarder l'horizon o&ugrave; passaient parfois les baleiniers ou les bateaux de p&ecirc;che de petit tonnage. La jeune fille, malgr&eacute; un certain ennui qui s'emparait parfois d'elle, aimait ces lieux &eacute;tranges, d&eacute;sol&eacute;s o&ugrave; les passions s'exacerbaient. Les gauchos galopaient &eacute;perdument dans la pampa, au flanc des troupeaux qui &eacute;taient comme fous de sentir le printemps. L'ombre de Dominguez planait, mena&ccedil;ante. Quand se d&eacute;ciderait-il &agrave; agir? Que ferait-il? D'o&ugrave; viendrait le danger? Le commissaire Olivado n'avait plus donn&eacute; de ses nouvelles et le myst&eacute;rieux cargo n'&eacute;tait plus r&eacute;apparu... Odette savait que le jour o&ugrave; elle apprendrait que le Moluku faisait route vers Puerto Soledad marquerait, pour sa tante et elle, le d&eacute;but de temps difficiles. Mais en attendant que sonne l'heure d&eacute;cisive, elle se for&ccedil;ait au calme. Elle d&eacute;ambulait, accompagn&eacute;e de Myriam, faisait les cent pas sur la jet&eacute;e, s'asseyait sur une bitte d'amarrage, rencontrant tr&egrave;s souvent Hansy avec sa casquette us&eacute;e de la Kriegsmarine et ses r&ecirc;ves vieux de pr&egrave;s de vingt ans. Il sifflait toujours le sempiternel Lily Marl&egrave;ne et cet air finissait par vriller les nerfs, par emplir l'&acirc;me d'un sentiment de m&eacute;lancolie. L'Allemand finirait-il un jour par oublier? On avait l'impression que pour lui le temps s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; jamais, &eacute;tait demeur&eacute; suspendu sur Puerto Soledad. M&ecirc;me son visage n'avait pas chang&eacute;. Il n'avait pas le visage d'un homme de trente-cinq ou trente-six ans, mais bien celui d'un jeune homme de vingt ans; cheveux de lin, yeux d&eacute;lav&eacute;s... Parfois, il parlait aux deux compagnes, mais la plupart du temps, il &eacute;tait silencieux, accomplissant sans cesse le m&ecirc;me itin&eacute;raire, le m&ecirc;me p&egrave;lerinage, e&ucirc;t-on pu dite. Savait-il quelque chose des activit&eacute;s de Dominguez ? Odette pensait que non. Mais instinctivement, comme purifi&eacute; par des ann&eacute;es de solitude et de m&eacute;ditation, il d&eacute;testait cet Argentin trop s&ucirc;r de lui, trop orgueilleux, trop pr&ecirc;t &agrave; tout. Les jours passaient, faits d'attente et d'un certain &eacute;nervement, puis un matin o&ugrave; l'Atlantique paraissait moir&eacute;, un cri de Myriam attira Odette qui paressait au lit. - Odette! Viens voir le magnifique voilier !... Elle enfila son peignoir, chaussa les mules et se pr&eacute;cipita &agrave; la fen&ecirc;tre. Voiles gonfl&eacute;es, roulant durement &agrave; la houle, un grand voilier man&oelig;uvrait pour entrer dans la passe. En un clin d'&oelig;il, la jeune fille s'habilla, courut rejoindre sa tante qui s'avan&ccedil;ait sur la jet&eacute;e. Toutes deux regard&egrave;rent le grand bateau qui s'approchait rapidement. Des matelots couraient dans la m&acirc;ture, carguant les voiles, et bient&ocirc;t, toute toile rentr&eacute;e, le voilier accosta &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la jet&eacute;e, qu'il longea &agrave; petite vitesse, propuls&eacute; par son moteur auxiliaire. Enfin, il stoppa &agrave; l'angle des quais et de la jet&eacute;e. Aux appareils qui encombraient le pont, au canon lance-harpon, Odette comprit qu'il s'agissait d'un baleinier en partance pour une campagne de p&ecirc;che dans l'Antarctique. Et sur sa proue &eacute;tait &eacute;crit le nom; le plus prestigieux qui soit Moby Dick. Boston. Sous les yeux &eacute;merveill&eacute;s de la jeune fille se d&eacute;roulait &agrave; bord un sympathique remue-m&eacute;nage. Et elle songeait &agrave; Melville, &agrave; ses lectures d'enfance, aux combats contre la baleine blanche... Quel propri&eacute;taire, quel armateur avaient &eacute;t&eacute; assez fous pour armer pareil b&acirc;timent, le dernier de son esp&egrave;ce sans doute? Et quel po&egrave;te lui avait donn&eacute; ce nom qui ber&ccedil;a tant d'heures de l'enfance? Du Moby Dick, une &eacute;chelle de coup&eacute;e glissa. Un homme me descendit. Il pouvait avoir dans la soixantaine. Des cheveux blancs d&eacute;passaient de sa casquette galonn&eacute;e. Il s'avan&ccedil;a vers les deux Fran&ccedil;aises, salua. - Hello! fit-il. Je suis Peter Dickinson, capitaine de ce bateau. Comment allez-vous? - Tr&egrave;s bien merci, dit Odette. Ma tante: Myriam Leduc, et moi-m&ecirc;me Odette Leduc, propri&eacute;taire de Puer-to Soledad, sommes heureuses de vous accueillir. Il grogna quelque chose qui ressemblait &agrave;: - Tr&egrave;s heureux... Jamais vu des femmes diriger un port... Enfin... Puis il demanda: - M'autorisez-vous &agrave; faire provision d'eau douce? - Certainement... Vous savez o&ugrave; sont les vannes... Pouvons-nous vous offrir une tasse de mat&eacute; ? - Bien volontiers. Je serai heureux de bavarder quelques instants avec vous, car j'ai un message &agrave; vous remettre. Un message?... Le c&oelig;ur d'Odette battit plus vite. Un message de qui?... Le capitaine donna des ordres. Quelques matelots descendirent &agrave; terre, regardant curieusement les installations portuaires &agrave; l'abandon. Lorsque le capitaine fut install&eacute; en face des deux compagnes, une tasse de mat&eacute; br&ucirc;lant &agrave; la main, il expliqua: - Je voulais rel&acirc;cher &agrave; Puerto Deseado. Il n'y avait pas de place. Ces foutus p&eacute;troliers encombrent tout. Alors, par radio, j'ai dit que j'allais rel&acirc;cher &agrave; Puerto Soledad, et J'ai demand&eacute; dans quel &eacute;tat &eacute;taient la passe et le port. Ils m'ont r&eacute;pondu: pas mal. Puis le radio de Puerto Deseado m'a dit qu'il avait un message pour une Fran&ccedil;aise qui habitait l&agrave;-bas. Je lui ai r&eacute;pondu: Donne-le-moi... Et le voici... Il sortit une feuille de papier de sa poche: - Le message a &eacute;t&eacute; re&ccedil;u par Puerto Deseado, il y a quatre jours. Provenance: la base fran&ccedil;aise de TerreAd&eacute;lie dans l'Antarctique. En voici .la teneur: Ma ch&egrave;re Odette, ma ch&egrave;re Myriam. - Bien re&ccedil;u vos nouvelles. - Heureux vous savoir en bonne sant&eacute; et vous plaisant bien. - Ici fonte de la banquise en bonne marche. - Puisque avez d&eacute;cid&eacute; prolonger s&eacute;jour en Argentine, esp&egrave;re pouvoir passer vous voir lors de mon retour. - Bateau polaire fera escale &agrave; Punta Arenas, extr&eacute;mit&eacute; continent am&eacute;ricain. - Vous rejoindrai par avion. - Drouon m'accompagnera peut-&ecirc;tre. - Impossible pr&eacute;ciser date. - A bient&ocirc;t. - Baisers. - Albert LEDUC. La jeune fille se sentit inond&eacute;e de joie. Bient&ocirc;t son p&egrave;re la rejoindrait! Il y aurait &agrave; nouveau la folle existence, les r&eacute;cits d'aventures de l'explorateur. Et cette fois, elle aussi, aurait des aventures &agrave; raconter.</p>

Fiche

Editeur 
Marabout
Année 
1963