construction d'un corps pornographique

poétique du corps sportif

Fiche

Année
2005

Extrait

Nathalie Gassel, extrait de Construction d’un corps pornographique, Éditions Le
Cercle d’Art, collection Ha!, 2005.

“Du corps au texte, de la chair à l’écriture”
Pourquoi le corps appelle-t-il le texte ? Désir de pérennité, les mots écrits clouent le corps dans la genèse de
sa vigueur. Le texte photographie, immobilise le corps dans sa démarche. Il le prolonge dans la durée, le montre
dans une dimension autre espace-temps, surface étendue de la page, et l'interroge dans sa trajectoire. Il me
fallait survivre, l'éclatement du bonheur de la chair dans sa puissance devait recevoir le témoignage du livre.
Amplifier l'anatomie, lui donner une aura et faire naître sa réflexivité. D'abord fut le corps. Ensuite, les mots
vinrent relever à un autre niveau, comme par écho, cette vie et ce défi. D'abord fut l'entraînement sportif. Puis
les mots doublèrent le corps d'un recul, d'une distance, et travaillèrent sa pensée. Le relief naquit.
Les outils de l'entendement devaient noter noir sur blanc les motivations. Comme si la chair body-buildée avait
dû commencer par naître afin que le teste advienne. Je n'avais pas eu l'expérience fastidieuse de l'étude, de la
contrainte scolaire et de l'obéissance Mon corps n'avait pas subi, des heures durant, la position assise de
l'écoute. A quinze ans, je mis un terme à ma scolarité et vécus seule. À dix-huit, je m'inscrivais aux cours de
boxe, quatre heures par jour suais et frappais des sacs de sable. Ma seule occupation possible, obsessionnelle,
remplissait mes journées d'un épuisement provocateur que ma famille comprenait mal. J'abandonnai, mais
ignorais que ce serait provisoire, toute velléité intellectuelle. Une agitation nerveuse difficilement canalisable
m'habitait, à laquelle le corps me semblait la seule issue d'une expressivité immédiate Être, c'était être tout de
suite, sans médiation Les coups me portaient au centre de la pulsion de vie et de mort. La rage m'avait
détournée du non-être que m'avait laissé le goût d'échecs scolaires répétitifs et du verdict de débilité mentale
et d'incapacité intellectuelle qu'avait émis ma mère à mon égard, dans ma plus tendre enfance. Je me trouvais
dans une position parallèle à la hargne du délinquant que la société condamne. Me restait comme issue ce qui
échappait aux verdicts parentaux, ce qui n'était pas dans leur sphère la violence du corps. Je survivais. Des
hématomes coloraient ma peau aux endroits où, quotidiennement, je bloquais les coups de mes adversaires de
combat, ces fréquentations sans mots, sinon ceux échangés avant et après les assauts, ce Ow que disent les
Japonais et que nous enseignait notre professeur, pour remercier le rival à l'issue de chaque confrontation. Mon
choix était aussi d'identité, j'étais la première femme admise dans la salle, après examen de mes capacités de
résistance martiale. J'échappais aux attentes que l'on avait de mon rôle social, j'inscrivais ma vie dans un
cheminement dont je me voulais seul maître, en marge. Je vivais en ermite. Ma réflexivité me séparait des
autres combattants. Je m'adonnais à la lecture. Je passais des livres au ring, je reposais ma sueur. Vautrée en
position couchée des heures durant, entre les entraînements, avec quelques acolytes prolixes en mots et en
idées, Nietzsche, Dostoïevski que je tenais pour mes seuls amis. L'intimité qui n'était pas de sueur et de corps
était de mots écrits. Je pris des notes pour combler la vacuité de mon éducation, des auteurs morts devinrent
mes seuls familiers. Je m'adressais à eux, leur silence de mots écrits emplissait mes journées. Les livres me
parurent porteurs du sens de ma vie, la vie authentique se passait entre le papier et la chair en sueur.
L'entraînement extrême, durant son déroulement, m'empêchait toute autre réflexion que celle laconique et
pragmatique de mouvements à établir avec le corps. Se juxtaposaient chair et pensée dans des moments définis,
répartis, organisés, l'intensité des uns excluant dans un même temps l'intensité des autres, les uns figurant dans
un même temps le repos des autres. L'harmonie de l'effort, la vigueur qu'elle réveillait, me donnaient goût pour
l'épreuve, j'entrais gagnante dans la capacité physique. Mon corps s'éveillait à un monde vivifiant, mes muscles
acharnés étaient récompensés par une sensation continue de puissance, de meilleures assises, de disposition
aux rencontres charnelles. La chair appelle la chair. Elle est disposée aux corps à corps sans médiation,
instantanés, monde immédiat redevenu premier. Les mots passent après, souvent paraissent superflus. Le
silence avec les autres, à l'époque, me satisfaisait. Par souci de densité, il était intéressant que les mots soient
rudimentaires. Rigueur, vie d'ermite avec des livres pour interlocuteurs et seuls amis.., lors que mon corps, de
son côté, se frayait des chemins d'ententes voluptueuses avec le plus de monde possible. Ma parole était prise
de court, ne s'étant jamais familiarisée avec l'oralité, elle demeurait comme bègue, manquait de l'entraînement
nécessaire de l'orateur. Muette quand il me fallait proférer quelques pensées, la vigueur instinctive de mon
corps demeurait au contraire toujours alerte. Le papier devait me donner au fil du temps les mouvements de
transmission nécessaires, les mots écrits furent appris avant le réflexe d'oralité, demeuré longtemps bancal. Le
corps premier colorait les mots de l'exercice des muscles. Les structures des phrases naquirent lentement.
Condamnés à leur base, les mots menaient à la fureur du sang et s'y embourbaient. Il fallut en passer par la
thérapie pour acquérir le droit au langage. Les premières émotions traumatiques de l'enfance m'avaient
propulsée pour longtemps, et de façon déterminante, dans un monde où la chair s'avérait primordiale et seule,
où, n'ayant pu briller avec la parole, restait le corps pour remplir cette fonction d'Être. Mes volontés de prestige
étaient les puissances obscures de la chair. Le corps immédiat, roi, pouvait être déplacé vers la réussite, il devait
être taillé comme le diamant pour trancher et illuminer de fard. La volonté de puissance de mon verbe déchu
passait par mon corps. Comme pour les délinquants, le corps était mon unique langage et mes muscles
volumineux, le drapeau de ma présence. J'écrivis d'abord l'expérience remarquable de la chair musclée en une
sorte de rage existentielle.
Souvent, le vide des matières fécondes donnent des lieux de vie où briller se fait dans la lumière irradiante de
la chaleur, où s'étreignent de lourds travaux de la chair. Les lettres n'ont plus qu'à ériger un vide qui se tord tel
un torchon poisseux. Entre les mains se froissent encore des papiers inutiles et une encre dont la vigueur verte
me tord le front. Le papier est griffé par le porte-plume avec acharnement et conviction, acte de volupté ou de
torture. S'il y avait à dire, ce serait cette rage de ne savoir comment faire pour que la vie émerge jour après jour
dans d'autres réceptacles que la chair. Outre la chair, c'est le grand et mortel silence de l'âme. Et les nerfs
toujours vivaces, hantés par une fougue qui leur sert à mieux se fuir, profondément et abruptement étincelants,
dans la noirceur de leurs exubérances. Lorsque le corps n'a plus de mots, de projet, de pensée, alors, il se porte
lui-même en emblème, pauvre et déchu et rayonnant. Que dire ? Tout est coupé, fauché. Là, des pierres tels les
outils aiguisés du langage ne sont que des armes ancestrales contre la faim, le froid, la soif et le besoin d'amour
d'un pauvre soi perdu et affolé dans le creux éternel du monde. C'est pourquoi il bredouille en vitesse, pour se
faire entendre et craindre, si possible. Déchu, il ne peut que crier sa noirceur, ânonner pour se survivre à luimême,
clamer et porter haut sa petite envergure tenace. Car il n'y a rien de plus à vouloir que cette pauvre
survie, course folle pour se sauver du silence envahissant de l'Être. Poser des actes avec l'intention de
propulsion au-dehors le sexe est le dehors qui sauve précipitamment du gouffre illettré du soi, qui n'émet plus
de pensée. Cumuler des actions est dès lors échapper à la perte de mémoire, foncer, forcer vers un ailleurs. Des
mots pour dire, sentir plus âprement qu'il n'y a rien, que le fond de l'âme est déjà mort et que les sons ne font
qu'avouer son agonie.
Je ne terminai pas ce que nous nommons, en Belgique, l'école primaire. J'avais fait une année en élève libre au
lycée, j'en ai entamé une seconde. J'avais quinze ans, je finissais ma scolarité. Dix ans plus tard, je suivis des
cours de philosophie en élève libre à l'université. Ce qui m'y avait poussée était une rencontre dans un théâtre
bruxellois qui se consacrait à de multiples formes de littérature, où des auteurs venaient présenter leurs oeuvres.
Interpellée pat les dons d'un orateur, convaincue par la beauté de la chose, je décidai de suivre ses cours.
Être au contact de la parole donnait envie d'y contribuer. Je ne m'attelais pas aux tâches de la mémoire ;
m'importaient l'enthousiasme, le verbe éloquent, la réflexion, ce qui permettait de jeter un regard sur
l'intériorité du monde. Je fis la connaissance de Pascal, Bataille, Kant, Barthes, Kierkegaard, Artaud, Beckett...
La parole chantante du professeur, par un acte maternel, donnait la nourriture de textes écrits, susurrait la vie
de l'intelligence éveillée tel un bercement qui nous apprivoisait. Je n'eus aucune difficulté à passer de mon
existence autodidacte aux cours universitaires que je suivais dans la clandestinité, sans inscription, à l'abri des
examens, élève sans statut.
Gymnastique musicale des mots, des idées, cette harmonique me donnait la bougeotte la contagion opérait.
Mon ambition initiale prenait des forces, mesurait ses capacités. Après l'isolement de mes lectures, suivre des
cours me donnait une nouvelle sève. Les textes n'étaient plus des caractères que j'appréhendais dans la solitude,
ils prenaient une voix, une forme humaine face à moi celle de l'orateur. L'écriture se matérialisait à travers les
organes d'une sonorité qui disait. Je n'étais plus retirée dans une pièce mais immergée dans la masse humaine.
Le livre avait plusieurs vies les mots muets qui résonnent dans nos entrailles et ceux que l'on entend dire par
le professeur et qui passent par le circuit de l'oreille, nous parviennent encore chauds, sortant d'un corps
étranger, transmis avec la vie de la présence tangible de l'autre. Partage du texte, messe ou orgie, mais passage
vibrant du singulier au pluriel Je découvrais l'échange avec un tiers. Entre le texte et soi, le professeur
nourricier préparait, travaillait pour rendre quantité et variété digestes à saisir. Seule, il m'eût été long de faire
le tour des matières transmises, d'extraire de l'ensemble. Grâce aux cours, je savais ensuite où me diriger pour
retrouver mes morceaux de prédilection. On m'offrait une carte géographique, à moi d'instaurer mes repères,
ceux qui allaient contribuer 'a mes démarches personnelles. Mes monologues se structuraient, mes énergies
d'action étaient décuplées, la connexion avec des textes et des paroles qui orbitent autour de moi donnaient le
relais, offraient des jonctions. Du moi au collectif, de l'intériorité à l'extériorité, d'incessants allers-retours
pulsaient un rythme nouveau. I'énergie était véhiculée, il y avait écho. Je quittai les cours comme j'y étais
venue, sans préliminaires, sans protocole d'entrée ou de sortie, sans diplôme, sans examens, sans avoir à
restituer académiquement une matière ingurgitée
Ma liberté demeurait entière, imprescriptible. Je m'attelais à mes propres tâches, j'écrivais, me musclais - je ne
boxais plus. Livres et corps ne formaient qu'un, mes pratiques quotidiennes visaient à creuser les deux chemins,
mes muscles me mettaient à l'écoute des verbes pour les chanter dans leur relief de chair. Je leur voulais un
volume ample. Écrire créait des mots qui étoffaient les sensations, précisaient l'épaisseur des fibres, tournaient
l'oeil analytique vers le dedans. Voir, en profondeur et en surface, l'apparaître. S'il faut créer, il importe de
diriger des envies, d'en être distinctement conscient.
Pourvue du besoin de modifier mon corps par la puissance, de me créer une armure de séduction à la beauté
dure et sévère, j'avais en même temps la nécessité d'en clarifier le goût. Je trouvai d'emblée avec certains
auteurs le partage spontané de cette caractéristique d'une certaine volupté Mishima, Montherlant, Nietzsche.
Ils m'octroyaient d'avancer vers ma propre liberté. Nietzsche pour avoir questionné les principes des autorités
morales en interrogeant l'héritage du passé. La généalogie de l'affirmation stratégique des pouvoirs me
permettait de me situer et de prendre place, contrairement au peu de place que l'on m'avait donné- Que faire ?
Je choisis une authenticité ouverte, publique la fiction d'un moi qui allait se dire à la première personne,
prendre en lui, pour les disséquer, différentes postures. S'approprier, pour les rejeter ensuite vers le dehors, des
incarnations biographiques, les catapulter vers un champ extérieur, une part commune. Comme si la conscience
devait être travaillée au-dedans pour ressortir plus nette, au dehors. Le texte transfigurait des événements, les
problématiques devenaient esthétiques, comme pour les muscles puissance et expressivité. Avec ces auteurs,
mon sang battait plus fort, l'exaltation me pressait ; les lisant, je me décryptais. Je me préparais à me connaître
mieux à travers des tonalités qui me fascinaient. Ils m'introduisaient à moi-même, me portaient au centre. Je
me sentais aimée, je les aimais, je voulais à mon tour porter des mots qui continuent le travail d'investigation.
Aussi comme on porte un toast. Les morts sont des amis sincères, ils me semblaient familiers.