Menu
Mon compte

Action positive

Billets

24/05/2017 — Un billet de Paola Stévenne

Action positive

Les propos de Francis Goffin directeur des radios de la RTBF interrogé sur la quasi absence des femmes dans les nouvelles grilles de programme de la première ont tant indigné que des employé.e.s de la RTBF ont porté plainte pour sexisme au CSA. Pour se défendre, Francis Goffin leur a écrit:

(…) Sachant que la diversité – quelle qu’en soit la nature – fait partie des valeurs du service public, j’ai d’ailleurs évoqué dans l’interview le fait que nous avons été attentifs à la mixité de la nouvelle grille, tout en reconnaissant qu’elle est difficile à atteindre en radio, c’est bien connu, du fait de la tessiture des voix féminines (…) [1]

Je ne peux m’empêcher de penser aux voix féminines longtemps choisies pour dire la météo marine. Précisément parce que leur timbre était supposé dépasser le vacarme d’un bateau: le vrombissent du moteur, le claquement des voiles, les grincements, les cliquetis, les clapotis, le souffle … Ces voix de femmes s’adressaient aux marins, aux plaisanciers, aux pécheurs et assuraient leur sauvegarde.

Je ne peux m’empêcher de penser aux voix féminines mythiques de la RTBF, tout sauf interchangeables: Dolores Oscari, à la voix grave et chaude, Anne Mattheews, dont la modulation musicale sculptait ses interventions toujours enjouées et profondes, ou encore Chantal Istace dont la voix rauque marquée par le tabac témoignait de la rumeur du monde. C’est l’intelligence et l’empathie qui « font » la voix et le talent.

Corinne  Boulangier, citée dans un article du soir (vendredi 19 mai), nuance :  «  En tant que femme, je pense que les quotas sont une triste politique et que choisir quelqu’un pour des critères autres que sa compétence est une grave erreur. On tombe vite dans l’émotionnel dans ce genre de dossier. Je n’ai jamais été confrontée au sexisme à la RTBF. Je n’ai pas le sentiment de la présence d’un plafond de verre. Si on constate qu’il existe de manière inconsciente, on doit profiter de ce moment pour voir ce qui pourrait être mis en place et le faire sauter.»

Je refuse l’idée que l’essence des femmes ou des hommes, la nature de leur voix, les rendent plus ou moins aptes à faire de la radio. J’identifie les réponses de la direction des radios de service public comme le reflet des discours inégalitaires qui reviennent en force aujourd’hui et qui, de manière insidieuse (rejoignant des stéréotypes rassurants), étayent le discrédit qui pèse sur les réponses des hommes et des femmes qui se battent pour plus d’égalité. Le débat ne se réduit pas au discours suranné sur la nature. Le “plafond de verre” concerne les gens “différents”, les minorités dont les femmes font partie.

Par contre, je me réjouis de l’invitation de Corinne Boulangier et, je vous propose de répondre présent.e.s. De profiter, ensembles, de ce débat pour sortir de l’ignorance et proposer, en conscience, qu’en radio, une réelle diversité, une réelle mixité au sens universaliste, des voix soit gage de qualité.

Ne nous privons ni d’émotion ni d’optimisme, imaginons l’avenir.

Nous pourrions adopter une approche pragmatique, et commencer par étudier le bassin d’emploi constitué par les hommes et les femmes qui font de la radio. Dépasser la question des quotas, sortir de l’inconscient et chiffrer! Combien sont-elles? Combien sont-ils?

Imaginons que l’étude du bassin d’emploi révèle une inégalité. Imaginons ce bassin soit

soit constitué de 33% de femmes et de 77% d’hommes (ces chiffres sont théoriques). On pourrait, dans ce cas, parler de discrimination à l’embauche.

En Belgique, nous nous sommes basé.e.s trop longtemps sur une idée abstraite de l’égalité. Théorique. En principe, nous aurions toutes et tous les mêmes droits. Dans les faits, nous savons que Christine ou Houria n’auront pas les mêmes chances que Pol et Jacques. De nombreuses études le montrent. Je citerai ici l’étude exploratoire présentée par Engender et Elles tournent « DERRIÈRE L’ÉCRAN : OÙ SONT LES FEMMES ? ». Cette étude montre que les filles, présentes quasi à égalité avec les garçons au sortir des écoles de cinéma sont bien moins nombreuses à accéder à la réalisation. Les entretiens réalisés avec les professionnels-les ont mis en lumière des obstacles à l’égalité qui vont du sexisme diffus à de très fortes pressions personnelles et professionnelles, qui empêchent les femmes de construire leur espace de création.[2]  La chose, hélas vérifiable dans bien d’autres domaines, laisse augurer d’un avenir inquiétant pour nos enfants.

Face à cette constatation, comment agir?

La question des quotas est peut-être mal comprise… Ce qui en français a été malheureusement traduit par « ségrégation positive » vient d’un terme anglophone « affirmative action » [3] (action positive) et consiste en une politique du plan imaginée pour combattre les inégalités de genre, de race et de religion. L’idée de l’action positive est de changer notre société par la planification. Il s’agit, pour les entreprises concernées, de se fixer des objectifs contre-discriminatoires réalisables sur plusieurs années. Le but est de permettre aux groupes discriminés d’atteindre une masse critique. Entre 1971 et 2002, aux Etats-Unis, le nombre des femmes noires exerçant des fonctions de responsables est passée de 0,4 % à 2 % du total, celui des hommes de 1 % à 3,1 %. La présence des minorités à l'intérieur des conseils d'administration des entreprises a augmenté, 76 % d'entre eux ne sont plus uniformément blancs.[4]

Opposer quotas et qualité, nous pousse insidieusement à croire que l’égalité des chances est réellement opérante. Nous pousse « mine de rien » à imaginer que des chiffres arbitraires vont primer sur une qualité objectivée. Ce n’est pas le cas. L’idée de l’action positive n’est pas de mettre en place une discrimination qui serait plus positive qu’une autre. L’idée de l’action positive est d’augmenter notre compréhension des problèmes d’inégalités et de les combattre par la mise en place d’actions responsables vers plus d’égalité.

L’action positive peut changer les faits. C’est important. Car les faits font évoluer les mentalités.

Si, à la radio, les petits garçons et les petites filles n’entendent que des voix d’hommes, ils penseront, en toute bonne foi, que la radio est un métier d’homme. Ils penseront que toute radio généraliste de qualité doit porter la voix de l’homme blanc. Ils penseront que c’est une question de timbre, de texture. Et, ils ne comprendront probablement pas en quoi une telle posture est sexiste.

Au contraire, si ces garçons et ces filles ont la chance de découvrir une radio de qualité qui multiplie les timbres et les tessitures, qui porte haut et fort des voix qui incarnent autant qu’elles informent, des voix hors stéréotypes, des voix qui ne mentent pas, qui font penser, rêver, qui ne réduisent pas la connaissance à un moment vite enfui… Alors, ils et elles se diront que le monde est riche. Ils et elles penseront que le monde leur ressemble, ressemble au monde qui les entoure. Ils et elles penseront que le monde est vaste et varié, s’il porte des voix qu’ils ne connaissaient pas et un paysage sonore surprenant et varié, capable d’inscrire dans leur mémoire, par l’émotion et la curiosité qu’il suscite, la grande richesse d’une information et de la déplier, malgré l’accélération de nos vies. Ces garçons et ces filles ne feront pas tous de la radio, mais parce que le service public leur aura offert l’image d’un monde ouvert, ils auront envie d’y occuper une place. C’est important.

 

[2] Etude sur la place des femmes dans l’industrie cinématographique en Belgique francophone.

http://ellestournent.be/?page_id=12859

[3]  En mars 1961, dans la foulée du mouvement des droits civiques, le président John F. Kennedy a lancé un programme d’action positive (take affirmative action) qui obligeait les entreprises financées par le gouvernement fédéral à mettre en place des actions pour combattre les discriminations raciales ou sexuelles. Pour la petite histoire, les femmes ont été inclues dans l’  « affirmative action », par hasard et par boutade. Un sénateur de Sud ne voulait à aucun prix de ce programme issu du mouvement des droits civiques; il a rajouté les femmes espérant faire rire l’assemblée et révéler le ridicule d’une proposition qui entendait « favoriser les noirs ». L’action positive va au-delà de l'interdiction de la discrimination; elle vise à favoriser et réparer durablement les torts subis par les minorités jugées en position de faiblesse.

C’est Lyndon Johnson qui, suite aux hot summers (émeutes raciales),publie le décret présidentiel (executive order 11 246) du 24 septembre 1965 et lance le mot d'ordre d'« égalité des chances dans l'emploi ». Ce décret oblige les entreprises publiques à démontrer leur absence de discrimination par l’« action positive » (affirmative action).

[4] L’affirmative action américaine en déclin. John D. Skrentny. Le monde diplomatique Mai 2007