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Braquer Poitiers au détour d'un été

Billets

03/08/2018 — Un billet de Chloé Léonil - Joséphine Jouannais

De retour du FID où ielles sont parti.e.s cette année encore avec la Scam, les étudiant.e.s de l'Insas nous livrent billets compte-rendus précieux des documentaires de Marseille, et on les en remercie! Ici: sur Braquer Poitiers, un film de Claude Schmitz

 

BRAQUER POITIERS au détour d’un été

 

On dit que chaque film est le documentaire de son propre tournage. Braquer Poitiers en est l’exemple même: film de braquage et de branques, qui mélange argument fictionnel de genre avec la plus simple légèreté, c’est un film d’été où comédiens et techniciens occupent librement une grande maison.

Au début, il y a un désir, celui de filmer des visages et des corps non formatés, des “gueules”. De réunir des acteurs professionnels et d’autres, qui sont acteurs au premier degré, eux-mêmes, devant la caméra et écrivent le film sur place. C’est un film de bande où des gens très différents s’allient pour nous raconter ensemble l’histoire d’une rencontre.

Wilfrid, le propriétaire de car-wash qui accepte son kidnapping avec philosophie,  est l’instigateur du film dans la réalité: un jour, il propose au réalisateur de venir faire un film chez lui. Sans plus attendre, Francis et Thomas descendent de Belgique pour le séquestrer tranquillement dans sa maison à Poitiers et récupérer l’argent de son car wash. Wilfrid prête sa maison, sa poésie, sa singularité au film et provoque ainsi son propre braquage par ce tournage de cinéma.

En résulte un savant mélange d’improvisation et de maîtrise, une porosité fascinante entre chaque acteur et son personnage, des ruptures de tons et de genres au rythme juste qui additionnés font une comédie d’une intelligence rare, jamais vulgaire, extrêmement touchante.

Les singularités si belles de chaque comédien en font presque une troupe de cirque, où chacun serait à la fois funambule et clown, des acrobates qu’on ne voudrait jamais quitter.

A la fin de la projection au cinéma Variétés, un spectateur s’est exclamé: “Merci de faire entrer du vivant dans votre film !”. Remarque qui peut paraître anodine mais qui décrit parfaitement Braquer Poitiers, un film criant de naturel, la bouffée d’air frais de la programmation du FID.  

Le cadre carré (dans lequel on est obligés de se serrer pour tous entrer dedans, comme une photo de famille) composé avec soin par Claude Schmitz et Florian Berutti, et les couleurs pastels, rappelant les plus beaux films d’été d’Eric Rohmer, font fourmiller le film d’une sensualité surannée.

Ce cadre fixe, serré, est d’autant plus juste qu’il laisse une large place au hors champ. Les moments d’intimité amoureuse, esquissés et suggéré, restent en off, comme pour laisser au spectateur le soin, ou pas, de les imaginer. Ce sont des romances enfantines et inattendues, pour Francis, Thomas, et leurs copines, où les corps ne cessent de se frôler.

A l’instar de la scène où Francis se met à chanter Jacques Brel, lors d’un barbecue improvisé, la longueur de ce chant, ce cri du coeur, le film se façonne sur le moment, à partir du vivant.

Si le film a obtenu le prix du public au FID, c’est qu’il a su charmer, saisir, soulager, une audience fatiguée par le didactisme, la grandiloquence et la rigidité.

C’est une inspiration que nous propose Claude Schmitz. La beauté du film réside dans la spontanéité, le refus de toute méthode, de scénario, de production. Il invente une nouvelle manière de créer, dans la plus grand liberté. Ici se joue quelque chose qui nous emporte et donne envie à son tour de partir filmer des gens qu’on aime au détour d’un été.