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Broyage en Italie

Billets

09/03/2013 — Un billet de Gregor Beck

Le 13 novembre dernier, Silvio Berlusconi démissionnait de son poste de président du Conseil suite à la perte de confiance exprimée par une partie de sa majorité lors d'un vote à la Chambre. Quelques jours plus tard, le Président de la République, Giorgio Napoletano, nommait à la tête du gouvernement un personnage dont le curriculum vitae et l'attitude contrastait violemment avec ceux de son prédécesseur.
Mario Monti, 68 ans, est un brillant professeur d'économie à l'Université Bocconi de Milan. Il s'habille sobrement, semble être impassible en toutes situations et s'exprime d'un ton mécanique. Il est peu porté sur la plaisanterie et on l'imagine difficilement s'adonner aux débauches auxquelles le Cavaliere avait habitué les Italiens. Changement de style donc, mais aussi de ligne politique et économique. Les temps à venir seront faits de rigueur et de sacrifices.
Avec le berlusconisme, le pays avait déjà succombé à une sorte de schizophrénie sociale. Pour ne citer qu'un exemple, c'est une « ex-showgirl », Mara Carfagna, connue pour ses photos dans les revues Maxim's et Playboy qui avait été nommée Ministre de l'égalité et des chances.
Maintenant c'est une dépression faite de désillusion et de résignation qui vient s'ajouter à cet état de santé déjà inquiétant.
L'arrivée de Monti est toutefois accueillie par l'ensemble de la classe politique (à l'exception de la Ligue du Nord) et d'une grande majorité des citoyens comme celle de l'homme providentiel. De plus, ce techno-économiste hors-pair se positionne au-dessus des partis. Avant d'avoir été « Conseiller International » pour la branche européenne de la banque d'affaires Goldman Sachs, il a occupé le poste de « Commissaire du Marché intérieur, des Services, des Douanes et de la Fiscalité » à la Commission européenne, après quoi il y obtint le portefeuille du « Commissariat à la Concurrence. » Ainsi, après avoir gravité dans les plus hautes sphères d'institutions publiques et privées, le voici propulsé à la tête de l'exécutif italien.
Son programme est relativement simple. Il était déjà résumé dans la mise en demeure adressée à Silvio Berlusconi par la Banque Centrale Européenne le 5 août 2011.
Son directeur, Jean-Claude Trichet, et son futur successeur, Mario Draghi, l'enjoignait avant tout à procéder par décret - d'application immédiate - et non plus par projet de loi, qui doit avoir l'approbation du Parlement, ce qui prend du temps.
Parmi les réformes attendues, de nombreuses privatisations : transports publics, voirie, fourniture d'électricité... Seule la distribution d'eau - ayant heureusement fait l'objet d'un référendum en juin 2011 - devrait rester publique.
S'agissant du Code du travail, il faut plus de flexibilité dans les procédures de licenciement.
Enfin, la BCE demande de privilégier les accords au sein des entreprises plutôt que les conventions sectorielles négociées à l'échelon national. Ceci suite aux appels répétés de Sergio Marchione, le patron de la Fiat.
En conclusion, le nouveau gouvernement technique - qui n'est pas issu d'une consultation démocratique - contourne le pouvoir législatif, vend les entreprises publiques au rabais (compte-tenu la faible confiance des marchés), précarise le travail et restreint les droits syndicaux. C'est la victoire écrasante du capital sur le travail.
Il paraît qu'un célèbre physicien du siècle passé aurait dit en substance : « Il ne faut pas compter sur ceux qui ont causé les problèmes pour les résoudre. » Cela me semble assez sensé. Alors pourquoi s'obstiner à entretenir la même mécanique sans entreprendre de profondes réformes des institutions lorsqu'on peut constater semaine après semaine qu'un trou noir engloutit les ressources de millions de citoyens européens ?
Bien sûr avec l'arrivée de Mario Monti les marchés se sont montrés rassurés. Mais à l'image de la notion d'empreinte écologique, je me demande si le bilan global en vaut la chandelle. Lorsque celle-ci sera définitivement consumée, où trouverons-nous encore le peu de lumière nécessaire à ne pas devenir nous-mêmes les pièces de rechange d'une mécanique destinée à nourrir l'infernal cercle vicieux de la production/consommation ?
Pasolini aurait-il une fois de plus vu juste lorsqu'il écrivait au début des années 60 dans la revue Vie nuove : « Le monde s'achemine sur une voie horrible : le néocapitalisme éclairé et social-démocratique, en réalité plus dur et plus féroce que jamais » ?
Avant d'être nous aussi engloutis tel Charlot dans les engrenages de l'énorme machine des Temps modernes, il me semble urgent de nous interroger communément et solidairement sur les vrais besoins nécessaires à la préservation de notre humanité.