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Cette vie d'écrivain 2: L'invisibilité

Billets

24/08/2018 — Un billet de Luc Dellisse

Cette vie d’écrivain #2

 L’invisibilité

Personne ne comprend vraiment le métier d’écrivain. Sans doute parce qu’il est faussement simple. Qu’on croit qu’il s’agit d’écrire et d’avoir des lecteurs. Alors qu’il s’agit surtout d’explorer des territoires inconnus, seul et sans instruments. 

Se lancer dans l’écriture et y consacrer le meilleur de son temps est une entreprise aux grandes conséquences, dans ses rapports aux autres humains. Tous les aspects de l’existence en sont fortement perturbés.

D’abord, l’écrivain est celui qui n’a presque pas de gestes qui lui appartiennent en propre. Il trace des signes, des mots, des phrases, mais il suffit de prendre le métro et de voir les centaines de pouces agiles qui tapent à toute vitesse des messages ininterrompus pour constater que l’acte matériel d’écrire est presque aussi répandu que celui de boire ou de manger. Ce n’est pas l’acte qui compte, c’est l’absence.

Par où quelqu’un écrit, au sens créatif du mot, il n’a aucune visibilité. On peut le voir griffonner, on peut le filmer en train d'écrire, mais cette mécanique n’a pas de connotation particulière. Ce n’est que la surface d’un acte dont le sens est caché, sauf à lire par-dessus son épaule – mais seul Dieu pourrait le faire de manière constante, et Dieu n’aime pas la littérature, il préfère les actualités.

L’écrivain lui-même ne se voit jamais écrire. Il peut se voir avant ou après l’acte, ou dans ses intervalles. Pendant, jamais. Il ne sait qu’il écrit que quand il n’écrit pas.

Il se souvient qu'il a déjà écrit et il se doute que tôt ou tard il écrira à nouveau : mais ce sont des vues du dehors. Tant qu’il est en train d’écrire, aucune conscience ne pénètre dans les ténèbres qu'il éclaire de la seule lumière à sa disposition, celle des mots.Par contre, quand il réémerge, il peut constater que les problèmes qui l’attendent sont des signes distinctifs. Sa vie est plus compliquée que s’il n’avait pas choisi cette fichue voie.

Louer un logement, par exemple, présente une difficulté particulière pour quelqu’un qui n’est ni salarié, ni chômeur, ni retraité, ni profession libérale, ni rentier. Ni même assisté social (il aimerait bien). Il en va de même quand il s’agit de trouver de l’argent, de fournir des justificatifs, d’affronter l’État. Mais la location révèle bien la nature du mal.Le problème est moins aigu à Bruxelles qu’à Paris, à Milan ou à Londres, parce que les logements y sont moins rares et moins coûteux. Il reste quand même spécifique parce que ce n’est pas une simple question d’argent. Ce à quoi on se heurte tout de suite, c’est la question du statut.

Plus que la plupart de mes contemporains, j’ai dû pratiquer les fausses fiches de paie, les cautions solidaires, les sous-locations clandestines, les grosses sommes transitant sur mon compte durant quelques mois et qui n’étaient que des sommes empruntées, pour obtenir ce qui est accessible au premier employé venu : un gîte. Encore fallait-il que je cache au bailleur mon statut d’écrivain. Je me faisais passer pour metteur en page. Je retrouvais alors un visage décent.

L’attrait des agences de location pour les fiches de paie mensuelles est une preuve de l’extraordinaire surévaluation du salariat. L’employé, l’être inscrit dans un système de hiérarchie et de responsabilité collective, est le mètre-étalon du travail humain. Mais sauf cas de figure très rare (un auteur à succès mensualisé par son éditeur), employé est justement ce qu’un écrivain n’est pas. On exclut ici le cas des écrivains en union soviétique, qui fournirait plutôt un contre-exemple. 

L’essence de l’activité d’un écrivain professionnel, c’est le discontinu.

Ce discontinu n’est pas d’abord celui des rentrées d’argent. C’est celui de l’existence, et c’est surtout celui de l’écriture. Il faut faire semblant d’être à temps plein toujours le même, alors que la plupart du temps, on n’est personne, puisqu’on n’écrit pas.

Toutes les rencontres, toutes les négociations, tous les rapports basés sur les formes diverses de l’argent ou du pouvoir, sont contrariés par le filigrane de la littérature : l’invisibilité.

On se souvient encore de l’époque où être écrivain était quelque chose de fort, la raison sociale d’un citoyen honorable, auréolé du prestige des grands noms de l’Histoire. Mais précisément cette époque est devenue historique. Elle apparaît aux yeux de tous comme une sorte d’Ancien régime, qui n’avait aucun sens des réalités matérielles, et qui après deux grandes guerres et deux révolutions technologiques, s’est enfin décidé à disparaître, en abandonnant la littérature sur la grève, comme une méduse échouée.