Menu
Mon compte

Comment ne pas vivre de sa plume en 3,5 leçons

Billets

24/10/2013 — Un billet de Edith Soonckindt

Longtemps je me suis bercée d'un bonheur ; celui de croire que je pourrais vivre de l'écriture et que ce serait une vie passionnante et forcément enrichissante à de multiples niveaux… A moi les journées langoureuses entrecoupées de quelques phases mollement frénétiques, à moi les longs séjours lascifs à l'étranger pour « m'inspirer », à moi une vie de bohème enchantée ! Je n'avais absolument pas prévu qu'en attendant ce jour béni (que d'ailleurs j'attends toujours) je ferais du téléphone rose pour payer mon loyer, passerais des hivers sans manteau et avec des bottines trouées, et que pour la fête des mères j'aurais le choix entre acheter une carte ou le timbre, mais pas les deux…

Au départ, par un dimanche mancunien pluvieux ainsi qu'ils le sont souvent, en pleine crise professionnelle de la pré trentaine (j'enseignais alors), il faut admettre que l'idée  avait semblé judicieuse : Qu'est-ce que je sais faire correctement, qui me demande un effort minimum et qui me plaît ? Nourrie de cours de creative writing pris aux Etats-Unis et d'un vague talent pour la correspondance, écrire s'est immédiatement imposé. Or maîtriser l'art épistolaire n'est pas celui de la narration, et puis à part Mme de Sévigné, l'on a rarement vu que ce soit la voie royale vers le succès…

Quelque temps plus tard, prise par l'angoisse précoce d'un Alzheimer intempestif lors de mes années hollandaises, voici que je m'enferrai un peu plus et entrepris, histoire de ne « pas oublier », de raconter mes récits de voyage, qui n'était déjà pas un créneau très porteur en soi (c'était avant la mode des travel writers, je devrais songer à m'y remettre). Ma plus grande aventure se résumant à un mois dans une cahute isolée sur l'Aubrac, l'on jugera de l'intérêt exotique d'une telle entreprise, dont on comprendra alors qu'elle n'ait pas vraiment abouti.

Mais je n'ai pas craint d'aggraver mon cas plus encore, que nenni, et c'est la rencontre avec un GrandEcrivain dont je tairai pudiquement le nom qui m'a propulsée ensuite vers la prose poétique, par le biais d'une RévélationKosmik d'une ampleur que j'aurai la bonté de vous épargner. Ce qui n'allait pas forcément arranger mes ambitions, pourtant humbles : vivre de sa plume, que diantre, on devait pouvoir y arriver ! Sauf qu'avec la prose poétique, le défi était délirant, il m'aura fallu vingt ans pour admettre que les gens, dont les éditeurs, voulaient des livres, pas de la littérature.
Afin de m'aider à parvenir à des fins que je m'obstinais néanmoins à poursuivre, le destin m'offrit une occasion en or sous la forme d'une introduction (que je devais à une virée en stop entre Montpellier et Pezenas mais ce serait trop long à raconter) comme traductrice auprès des éditions Rivages et que j'acceptais parce que c'était un pied dans la place et qu'une fois installée dans ladite place je pourrais remiser cette ennuyeuse fonction d'ici, disons, une ou deux années ? Le lecteur perspicace, qui n'a sûrement pas manqué de voir mon nom décorer en triples minuscules le bas des recensions littéraires, aura remarqué que j'y suis toujours coincée une vingtaine d'années après, et toujours pas dans la place pour autant, me dois-je d'ajouter… Deux livres en vingt ans (le second est à paraître), c'est un peu peu effectivement.

Et comme si cela ne suffisait pas, il a fallu que le destin, d'une cruauté sans nom en ce qui me concerne, mette sur ma route deux personnes au vent en poupe, elles ! La première se prénommait (et se prénomme toujours) Christine, elle écrivotait au moment où l'on s'est rencontrées, à Nice, c'est même pour cela que la rencontre avait été arrangée. C'est devenu une fort bonne amie, attentive, directe, sans chichis, je l'appréciais beaucoup, même après qu'elle a été publiée. Dix ans plus tard et alors que sortait mon premier roman (en prose poétique !) après dix années d'infructueux essais, j'ai assisté à l'éclosion de son succès avec un vif intérêt. J'ai juste un peu moins apprécié son côté direct quand, à la page lambda d'un de ses nombreux opus elle m'a platement traitée, ainsi qu'elle aime à le faire, de grosse vache ou à peu près. Un (grand) écrivain c'est libre, voyons, surtout quand il s'appelle Angot, et le tact c'est pour les cons (voyons) !
La deuxième épine dans mon flanc rebondi (cf supra) - pour pasticher une expression anglaise - me suit depuis le Prix du premier roman de la SGDL (Paris) que nous avons été plusieurs à décrocher cet automne-là. Et tandis que, depuis (cela fait huit ans très exactement), ma prose poétique me vaut encore et toujours des refus dont je reviendrai (hélas) vous entretenir (fallait pas cliquer), il me faut constater qu'un certain David Foenkinos, heureux lauréat de la même promotion, suit un tout autre destin, lui, les magazines et les émissions littéraires ne perdent pas une occasion de me le rappeler. Aujourd'hui nous sommes amis sur Facebook et j'espère ardemment la contagion, sauf qu'une différence de taille nous sépare déjà : il a 4800 amis, j'en ai 209 (je suis très sélective, évidemment).

Mais rien de tout cela n'est bien grave, finalement.
Avec le grand Nicolas je suis aujourd'hui occupée à monter une maison d'édition, la seule à ne pas publier des livres mais de la littérature ! Exit les Angot, Foenkinos et Nothomb de ce monde, nous les snoberons et nous publierons de la littérature, de la vraie !
Quitte à ce que je passe encore quelques hivers sans manteau et avec des bottines trouées...