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En rade

Billets

11/03/2011 — Un billet de Veronika Mabardi

Ces élans, dès qu'il y a un bateau à l'horizon, d'où ça vient, la kyrielle d'images arrimées à la cale, les chansons de marins, "souquez ferme", Surcouf et le Bounty, est-ce que tout le monde a cette nostalgie de Jo Gaillard, cette soif de bout du monde ?

"Hardi les gars, vire au guindeau, good bye farewell, oh Mexico..."

Est-ce la chanson qui désire le voyage, ou le voyage qui dicte son chant ?

"Au cap Horn, il ne fera pas chaud..."

A chaque geste une scansion, pour aider à pomper et accorder les rythmes, chants à hisser avec le roulis et à virer comme on marche, chants de cabestan et de guindeau, et chant de l'aviron, de la galère... Le chant oeuvre, « oeuvre » est un verbe, un acte, un labeur.

"Haul away, hou là tchalez, d'autres y laisseront leur peau..."

Et avec la chanson, le gouffre océanique de celui qui n'a rien, l'errant à quai, et l'appel des sirènes, c'est quand qu'on y va, dis, c'est quand qu'on embarque, c'est quand que la marée nous emportera ? Adieu misère, adieu bateau, nous irons à Valparaiso...

A Valpo, justement, je me suis trompée de plage, je devais voir la splendeur de la baie et les bateaux de plaisance, mais je me suis perdue avec les chiens entre les détritus, j'ai échoué dans une baraque à bière avec trois patibulaires, pas fière. La casa Neruda domine la ville, mais en bas, un autre Pablo, de Rokha (Chile, 1894-1968) guide mes pas : "je chante sans aimer, nécessairement, irrémédiablement, fatalement, au hasard de la chance, comme on mange, boit, ou marche, parce que oui, je mourrais si je ne chantais pas, je mourrais si je ne chantais pas, le récit floréal du poème stimule mes nerfs qui sonnent, je ne peux pas parler, j'entonne, je pense en chansons, je ne peux pas parler, je ne peux pas parler (...) les chants de ma langue ont des yeux et des pieds, yeux et pieds, muscles et âme, sensations, grandeurs de héros et petites coutumes modestes, simplissimes, minimes, des simplicités de nouveaux nés, ils hurlent et font des chagrins énormes, énormes, énormément énormes, ils pleurent, sourient, crachent sur le ciel infâme, crachent, par la bouche, des serpents, ils oeuvrent, oeuvrent comme les gens et les oiseaux..."