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Humeur déclamatoire

Billets

14/02/2011 — Un billet de Veronika Mabardi

La déclamation, c'est ce que fait Patti Smith quand elle sold out les BOZAR avec Rimbaud. Si elle avait grandi ici, elle aurait enfourché son vélo le mercredi pour foncer à l'académie, sué sur Burroughs et Blake, et pris son pied avec 'Le loup de le chien', la fable la plus rock de tous les temps. A LLN, avec Jean Mastin elle aurait groové les miaulements d'Albertine Sarrazin, dansé Savitzkaya. A Ixelles, avec Annette Brodkom, elle serait entrée dans les dédoublements de Pessoa, les images de Tagore ; classe 6, au Conservatoire, sous l'oeil acéré de Pascale Mathieu, elle aurait senti battre le sang de Michaux. Sous les néons de Saint-Josse, elle aurait gueulé 'Piss Factory' devant Mme Kufferath. Assise sur le lino pourri, elle aurait écouté la dame lui dire : 'débrouille-toi pour que le poème sonne ! Sois adéquation entre les mots, l'espace, et les yeux qui t'écoutent. Il ne faut pas savoir, trouve ! laisse-toi traverser'. Ils sont nombreux, les Besson, Kleinberg, Suzanne Philippe, à avoir nourri des générations d'affamés de mots. Partout en Belgique, dans des classes qui ne payent pas de mine, ils écoutent l'apprenti clameur trébucher sur les alexandrins d'Aragon ou décoller dans les songs de Brecht. Ouvert à tous. Presque gratuit.

 

En douce France, la « décla » est bannie depuis longtemps. Ici, elle se laisse taxer de ringard, se confond avec one-man show, élocution. Ok, les meilleurs fruits, en conserve, donnent le scorbut. Mais voilà un espace où, sans faire semblant d'être quoi que ce soit, on saisit des mots qui font trembler, où l'acte est de dire, faire entendre, pas de se montrer. Comme un performance-art où le texte peut s'enraciner, où ('Power to the people') se croisent la prof de français et le petit dur du coin, le boutonneux futur acteur et la blonde qui ne sait pas encore, le monsieur qui aime la Bashung et la grand-mère fan de Proust. Bon, je m'emballe un peu, mais si au lieu d'y penser comme un vestige académique, on voyait ça comme l'endroit où Patti prendrait racine si elle était de Molem...