Menu
Mon compte

Je suis un connu

Billets

18/11/2016 — Un billet de Thomas Gunzig

         Quand j’étais petit, tout petit, je n’étais pas timide du tout. Quand j’essaye de me souvenir de cette période de ma vie, il me revient une sensation d’ivresse permanente : je parlais aux gens et s’ils ne m’écoutaient pas, ce n’était pas grave. Je dansais quand il y avait de la musique, je chantais tout le temps, je crois aussi que, par désœuvrement sur le chemin de l’école, je parlais tout seul sans aucune gêne. Et puis aussi, très souvent, quand j’accompagnais mes parents dans les grands magasins, il m’arrivait de prendre la démarche du kangourou simplement parce que c’était marrant.

         Et puis, je ne sais pas comment c’est arrivé, je suis devenu timide. Vers dix ou onze ans, la vie est devenue plus sombre, je n’ai plus osé danser, je n’ai plus osé chanter, je ne parlais plus tout seul, je ne marchais plus comme le kangourou et, quand les gens n’écoutaient pas ce que j’avais à leur dire, ça me blessait si profondément que je pensais à la mort.

         Plus tard, j’ai voulu devenir auteur. Je me disais que ça devait être un métier agréable : on pouvait rester chez soi, devant un ordinateur et écouter de la musique. On ne devait plus se lever à l’aube, ni courir derrière les bus, sous la pluie, et puis, il me semblait qu’avec cette image sociale valorisante, être timide devait être d’une manière ou d’une autre moins pénible pour quelqu’un de la part de qui on ne s’attendait pas à un comportement normal.

         Et puis, certainement grâce à une adolescence particulièrement merdique, j’étais bel et bien devenu auteur. Dans la violence, la médiocrité, le désespoir, la souffrance et la rage qui caractérisent cette période, j’avais puisé une certaine quantité d’une matière noire dont les parfums presque nauséabonds plaisaient à ce que l’éditeur avait qualifié de «public».

         Et puis, sans doute parce que j’arrive à simuler une certaine gentillesse, que ne suis pas vraiment perfectionniste (et que ça me permet de travailler vite), que je suis ponctuel, que je n’ai aucun amour-propre et que je me fiche de voire bousiller mon travail par des incapables, j’ai fini par écrire un peu partout. Des romans, des nouvelles pour des éditeurs français ou belges. Des sketchs, des fictions radios, des scénarios, des critiques de jeux vidéo, de livres, de films, des billets d’humeur pour des journaux ou pour la radio, des billets pour la télé, des spectacles, des chansons, des comédies musicales.

         Avec le temps, surtout à cause des billets radio, j’ai même fini par accéder à une certaine notoriété. Enfin, une notoriété extrêmement relative se limitant à quelques communes bruxelloise et un fragment de la Wallonie. Hors de ce périmètre, je ne suis qu’un anonyme. Dans ce périmètre, cette modeste popularité se résume en quelques petites choses très simples : parfois un regard quand je rentre dans un lieu public (restaurant, café). Parfois un commerçant qui me demande : «et vous improvisez ou bien tout est écrit ?» Parfois, quelqu’un qui s’approche et qui me dit : «ah vous, vous me faites rire… J’aime pas tout, hein… mais vous me faites rire…»

         Pour un timide, c’est une étrange sensation que celle d’être reconnu. Un peu de fierté se mêlant à un peu de malaise, un peu d’embarras se mêlant à un peu de plaisir.

         Évidemment, je suis au courant du malentendu : l’essentiel de mon travail consiste à écrire des histoires sombres et plutôt tristes mais l’essentiel de ma reconnaissance vient de billets rigolos lus à la radio. On me croit donc amusant, on s’attend à ce que je fasse des blagues, à ce que j’anime la soirée, à ce que je possède un formidable sens de la répartie, à ce que j’aie une opinion solide et spirituelle sur l’actualité. Je n’ai rien de tout ça, je ne fais rien de tout ça, j’appréhende donc souvent de décevoir les gens qui viennent me trouver et je refuse les invitations (même bien payées) à «animer des soirées» pour tel ou tel événement.

         Enfin, bien entendu, «être un connu» ne signifie pas «être aimé de tous». La notoriété, même très modeste, en énerve certains. Je me sais parfois détesté, jalousé, haï. Que certains, sans me connaître, ne peuvent franchement pas me voir, m’estiment largement surestimé, me considèrent comme un malentendu.

         Ce qui est étrange et parfaitement paradoxal, c’est que je suis d’accord avec eux.

         Les timides s’aiment rarement eux-mêmes.