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La sensation d’une aigrette de vent aux tempes.

Billets

01/02/2019 — Un billet de Justine Lequette

La sensation d’une aigrette de vent aux tempes.

 

J’ai du mal à me définir comme autrice. Dans ma représentation immédiate, l’auteur, assimilé à l’écrivain, est celui qui écrit – littéralement. Des mots donc. Sur du papier. Pourtant, j’écris, c’est indéniable. Alors comment le qualifier, cet acte d’écriture ?

Ecrire une pièce de théâtre. Ecrire pour la scène. Ecrire la scène. Pas derrière son bureau, non, l’écrire dans le théâtre. Ecrire le théâtre en le faisant. Comment ça se fait ? Comment ça s’écrit ? 

Difficile à dire. L’écriture du plateau est tellement complexe. Quand on parle d’écriture, on pense d’abord au texte, bien sûr. C’est l’élément le plus palpable, le plus rationnel. Pourtant quand on me demande « comment écrivez-vous ? », ce n’est pas au texte que je pense. Je pense à Breton, à ces mots magnifiques : « J’avoue sans la moindre confusion mon insensibilité profonde en présence des spectacles naturels et des œuvres d’art qui, d’emblée, ne me procurent pas un trouble physique caractérisé par la sensation d’une aigrette de vent aux tempes susceptible d’entraîner un véritable frisson. Je n’ai jamais pu m’empêcher d’établir une relation entre cette sensation et celle du plaisir érotique et ne découvre entre elles que des différences de degré 1».

Je pense à Breton car j’avoue pour ma part, sans la moindre confusion, mon inintérêt profond pour la création théâtrale qui ne me procure pas un trouble physique caractérisé par la sensation d’une aigrette de vent aux tempes susceptible d’entraîner un véritable frisson, et ne peut m’empêcher d’établir une relation entre cette sensation et celle du plaisir érotique. Plaisir, désir érotique des corps, des voix, du mouvement sur la scène. C’est cela qui guide l’écriture. L’acteur met un pied sur le plateau, et le trouble s’opère. Les sens sont aiguisés, l’intuition reprend le dessus, et l’on écrit, on rature, on réécrit, on cherche le frisson. On dirige, et on se laisse diriger. On se laisse happer. Par cette vie d’une nature si particulière qui se cherche, s’invente, se déploie devant vos yeux. On tente de l’organiser. On met en scène, on met de soi sur la scène.

L’écriture de plateau est écriture du déplacement, de la qualité de l’air, de la sensibilité, de l’état, de l’énergie des corps ensemble. C’est sans doute cela le point central : écrire l’énergie des corps. Monique Peyrière 2, que je rencontre cet été, me dit à propos du film Chronique d’un été : « Ce film est réussi parce qu’on y perçoit une énergie des corps particulière ». Evidemment… Je ne me l’était jamais formulé : au delà des mots - et ils sont nombreux dans Chronique d’un été - ce qui frappe ce sont les corps. Corps en lutte, corps en désir, corps en revendication, corps en souffrance, corps en doute, corps au travail, corps rieurs, corps joueurs, corps amoureux, corps marqué de tatouage d’Auschwitz, corps noirs, corps de femme, corps d’intellectuel…. Corps aliénés et libres à la fois, reflets des contradictions de leur époque. Mais toujours : corps en mouvement.

C’est évidemment cela, cette énergie des corps en mouvement, qu’ont cherché à filmer et à écrire Jean Rouch et Edgar Morin. Et c’est cela, en tant que metteure en scène, que je cherche à capter et à écrire au théâtre.

Ecrire l’énergie des corps ensemble.

Ça ne s’écrit donc pas toute seule.

On dit « l’écriture de plateau », comme si c’était une évidence. Mais écrire l’énergie des corps, c’est aussi écrire le hors-plateau. L’au-delà de la scène. Le hors-scène. Ecrire la vie du groupe qui compose le spectacle. La provoquer, la vivifier, l’investir comme espace de pensée. Ecrire l’histoire d’un groupe et laisser le groupe s’écrire. Le temps d’une création, le temps d’un spectacle. Le temps d’une amitié. Flouter la frontière entre la scène et la salle, entre le dedans et le dehors, entre le travail et la vie. Ecrire-vivre-comme-des-fous.

Désormais, quand on me demandera « Comment écrivez-vous ? », je répondrai : « Je tente de me laisser guider par la sensation d’une aigrette de vent aux tempes ».

 

L’amour fou- André Breton.

2 Chercheure au centre Pierre Naville, Université Paris Saclay, collaboratrice d’Edgar Morin, autrice de l’ouvrage Edgar Morin, Le cinéma un art de la complexité, Nouveau Monde Editions, mars 2018.