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Le temps c'est de l'argent #1

Billets

23/03/2013 — Un billet de Gregor Beck

Aujourd'hui c'est dans la ville la plus française de la péninsule que nous nous rendrons. Turin, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, fut la première capitale de l'Italie alors que vivait encore son premier roi, Victor-Emmanuel II de Savoie.
Après la Stib, le Thalys et le RER, nous nous retrouvons Gare de Lyon, où nous prendrons le TGV à destination de Milan.

Le train roule à plein régime, mais passé l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry, un peu avant l'arrivée à Chambéry, l'allure ralentit, nous pénétrons dans les Alpes. Aujourd'hui le soleil est de la partie, la montagne est splendide. Le convoi suit un moment la vallée de l'Isère avant de tourner vers le Sud et de remonter celle de l'Arc jusqu'à Modane, dernière ville française avant le passage de la frontière. De Chambéry à Modane, nous avons mis 1h. Il nous reste 1h30 environ pour franchir le tunnel du Fréjus et descendre la vallée de la Suse jusqu'à Turin.

A Paris, Rome et Bruxelles, on considère toutefois que 3h30 pour aller de Lyon à Turin, c'est 1h30 de trop.
C'est pourquoi en 1991 un grand projet européen voit le jour afin de remédier à ce problème.
La solution : construire de nouvelles lignes et creuser des tunnels, beaucoup de tunnels.
Sur une distance de 200 km, on en fera 141 sous terre.
Evidemment cela implique de très gros travaux de très longue durée, ainsi que de très grosses dépenses qualifiées d'investissements prioritaires ou de gaspillages inutiles selon les avis.

Avant d'entamer - dans le prochain billet - une analyse des motivations à l'opposition très vive à ce projet de la part de ceux que l'on qualifie en Italie de « No TAV », je souhaite me pencher sur cette nécessité de se déplacer toujours et encore plus rapidement.
J'ai la sensation étrange que plus je me déplace vite, moins j'ai de temps disponible et de liberté de mouvement. Ainsi avant même de partir, le paradoxe prend corps, car plus le train est rapide, plus je dois m'y prendre à l'avance pour réserver une place - que je ne pourrai échanger - si je ne veux pas payer des prix exorbitants. Il faut avoir les moyens pour se déplacer en TGV, sans compter que souvent il n'y a plus d'autres alternatives ferroviaires.

La voiture durant des décennies était l'emblème d'une liberté de déplacement. Elle est devenue aujourd'hui un besoin dont il semblerait qu'on ne peut plus se passer. Du moins pour le plus grand nombre l'addiction est telle que la question ne se pose même pas.
L'automobile, l'avion à réaction, le train grande vitesse tout comme le système qui les ont engendrés, puis développés apparaissent aujourd'hui comme des évolutions inéluctables qu'on ne songerait à remettre en question. Pourtant, le sentiment d'être débordé, de devoir courir en tout sens, de devoir répondre rapidement à de multiples sollicitations nous accable, alors qu'en même temps une sensation de faire du sur-place, de tourner en rond, en somme de ne pas avancer nous submerge.
Mais il n'y a là aucune fatalité, ce mode de vie est un choix que rien, sinon nos propres convictions idéologiques et notre incapacité à imaginer les choses différemment, n'empêche de remettre en question. Si nous replacions l'humain au coeur de nos choix de civilisation nous n'en serions pas là. J'aime me rappeler ce slogan libertaire : « Perdre sa vie à la gagner », aujourd'hui on pourrait aussi bien dire « Perdre son temps à en gagner. »

Plus nous allons vite, plus nous nous dispersons : notre temps est de plus en plus fractionné.
Cela génère d'ailleurs aussi sur l'espace des conséquences qui, outre les dégâts environnementaux, affectent aussi nos libertés les plus élémentaires comme celle de se déplacer par nos propres moyens, car le territoire se retrouve ainsi lui-aussi découpé, divisé.
La multiplication de ces voies de déplacement ultra-rapides, empêche par exemple celui qui se meut par les moyens naturels qui lui sont propres (autrement dit : ses pieds) de passer là où la ligne TGV ou l'autoroute lui barre le chemin.
Le film « Home » d'Ursula Meyer illustrait cette situation où pour franchir l'autoroute, l'unique solution était après l'avoir longée sur quelques centaines de mètres, de passer comme des rats par un souterrain faisant plus office de gaine technique que de tunnel destiné aux humains.
D'autre part, cela engendre des concentrations de population dans des villes qui sont déjà saturées de voitures et où les transports publics ne peuvent, eux non plus, plus répondre de façon satisfaisante aux flux massifs des usagers.

Notre mobilité personnelle, innée, sans valeur marchande et partagée de manière quasi égale entre tous les hommes, se verrait-elle désormais elle aussi menacée par un système industriel qui, sans limite, vise à toujours plus de rendements technologiques et financiers ?
J'arriverai bientôt à la gare de Torino Porta Susa et là je pourrai enfin me lever de mon siège, sortir de la cabine, puis de la gare et marcher dans la ville qui sous ses portiques m'invitera à pratiquer une antique forme de « slow foot »... la passeggiàta.