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Le temps c'est de l'argent #3

Billets

22/04/2013 — Un billet de Gregor Beck

En cette période de crise économique particulièrement douloureuse pour l'Italie et l'Europe certains comprennent mal qu'on n'hésite pas à emprunter des milliards pour construire une ligne de chemin de fer déjà existante, alors que l'on coupe drastiquement dans les budgets de l'éducation publique et de la sécurité sociale.
Estimer le coût final du projet de la nouvelle voie TGV entre Lyon et Turin est impossible à ce jour, mais  du côté du gouvernement italien on est d'accord pour dire qu'il y aura un investissement minimum de 3 milliards d'euros de la part de l'Italie.
En 2008 pour en économiser 6, l'Italie avait supprimé 140.000 postes de travail dans l'enseignement.
 

Mais le principal problème est que ces sommes risquent fort de finir dans les mains d'organisations criminelles.

Le journaliste Roberto Saviano spécialiste des milieux mafieux, placé sous protection policière permanente depuis 2006, écrivait dans la Repubblica du 6 mars dernier que pour les mafias « le flux d'argent destiné au TAV (TGV) risque de devenir du pain béni pour leur capacité d'investissement, de contrôle du territoire, d'accroissement de leur pouvoir économique et, par conséquent, politique. »
En Italie, le mécanisme d'attribution des marchés publics du TGV est celui de « la concession », mis en place suite au tremblement de terre de l'Irpina en 1980. Celui-ci remplace la compétition normale des appels d'offre en vertu de l'urgence présumée du chantier et fait que les dépenses finales sont déterminées par une facturation établie au cours du chantier, ce qui permet d'augmenter les coûts préétablis et de créer ainsi des fonds occultes de plusieurs milliards. Pour remporter ces marchés, les mafias utilisent des capitaux illicites qui leur permettent de façon légale de faire des offres plus économiques et rapides que leurs concurrents.
Pour Saviano : « L'histoire de la grande vitesse en Italie est une histoire d'accumulation de capitaux de la part des cartels mafieux œuvrant dans la construction et le ciment. »
 

Le rapport annuel de 2011 de la direction nationale Antimafia semble d'ailleurs confirmer cette thèse et place le Piémont sur la troisième marche du podium de la pénétration de la criminalité organisée calabraise, la « 'ndrangheta ».
Déjà en 2009, la Cour de Cassation avait reconnu « une émanation de la 'ndrangheta sur le territoire du Val de Suse. »
 

Un chantier tel que celui projeté ici présente aussi d'autres avantages pour les mafias. Ainsi, en 2008, on a découvert sous la ligne TGV entre Turin et Milan des montagnes de déchets qui avaient été enterrés illégalement lors des travaux. Les mafias qui détiennent le quasi monopole en matière d'écoulement des déchets, peuvent avec un tel chantier se faire de l'argent en creusant les trous mais aussi en les remplissant.
 

Pour la ligne TGV entre Bologne et Florence, il y a eu 27 condamnations à la prison ferme (de 3 mois à 5 ans) pour cause de dommages environnementaux estimés à plus de 150 millions d'euros.
Concernant le chantier TGV dans la vallée de la Suse, huit condamnations ont été prononcées début 2011 par la 3e section pénale du tribunal de Turin pour abus de biens sociaux et trucage d'appel d'offre.
 

Enfin dans la Vallée de la Suse, un problème environnemental d'un autre type se pose également.
Des prélèvements ont démontré une présence conséquente d'amiante et d'uranium dans les roches de la montagne. Qui dans un tel contexte peut aujourd'hui garantir un traitement propre de ces déchets ?
 

Saviano affirme que « désormais l'économie mafieuse est très agressive et que l'Italie, en revanche, est désarmée. »
Désarmée face à la mafia sûrement, mais pas face au citoyen...
En effet, la vallée de la Suse vit une militarisation croissante de son territoire.
 

Le 27 juin 2011, lors de l'évacuation par la police d'un siège « No Tav », puis le 3 juillet, lors de la prise d'assaut du chantier ferroviaire par des manifestants, la police a répliqué avec une violence injustifiée : outre le gazage massif au CS et l'arrosage d'autres produits urticants, les forces de l'ordre ont jeté des pierres sur les manifestants et en ont matraqué certains à coup de bâton alors qu'ils étaient à terre... (Pour s'en faire une idée en image : http://youtu.be/mS9htMKF2Ns)

Concernant les gaz lacrymogènes CS, massivement et fréquemment utilisés par les forces de l'ordre italiennes lors des manifestations « No TAV », ils sont considérés comme armes chimiques par la convention internationale sur les armes de guerre de 1993 (ratifiée par l'Italie en 1995 et d'application depuis 1997) qui stipule que ces gaz ne peuvent être utilisés dans aucune guerre internationale.
Le CS contient du chlorure qui a des effets urticants, ainsi que des substances qui produisent des lésions de natures diverses, temporaires ou définitives, qui sont métabolisées sous forme de cyanure, cancérigène. Ces gaz ont entre autres été utilisés en abondance lors des manifestations contre le  sommet du G7 à Gènes en juillet 2001.
 

Suite aux évènements survenus fin juin et début juillet 2011, la réponse de la justice s'est fait attendre environ 6 mois.
Le 26 janvier 2012 à 6h du matin, 26 militants « No TAV » sont mis aux arrêts dans plusieurs villes d'Italie et dans le Val de Suse au motif d'actes de violence, lésions, vandalisme et résistance aggravée en communauté.
A ce jour 8 d'entre eux sont toujours derrière les barreaux en détention provisoire. Parmi eux, Giorgio Rossetto est enfermé depuis bientôt trois mois en régime spécial dans une section d'isolement réservée aux mafieux. Motif : surpopulation carcérale. En effet, la prison de Saluzzo compte 430 prisonniers pour 200 places prévues. Giorgio attend son procès dans les cellules de ceux contre qui il luttait il y a quelques semaines encore.
 

Le 22 mars dernier, lors d'une conférence de presse, Alberto Perino, leader historique du mouvement « No TAV » a expliqué comment le gouvernement avait récupéré 168 millions d'euros pour le creusement d'un tunnel d'étude géologique. Ironie du sort, ces fonds étaient à l'origine destinés à la construction de bâtiments scolaires et... pénitentiaires.
 

En février 2010, le ministre de la justice du Costa Rica, M. Francisco Dall'Anase, déclarait : « Les cartels de la drogue vont s'emparer des partis politiques, financer des campagnes électorales, et ensuite prendre le contrôle de l'exécutif. »
Saviano n'y va pas moins fort en affirmant que si l'on ne met pas rapidement en place des outils de luttes contre les trafics de capitaux mafieux, chaque forme de relance économique à venir proviendra majoritairement de ceux-ci.

Quoi qu'il en soit, à ce jour le gouvernement Monti et le Président de la République maintiennent leur position. Il n'y aura pas de dialogue sur la question, ils ne rencontreront pas les délégués « No TAV ».