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A l'infini, la couleur et la danse

Billets

13/06/2011 — Un billet de Marc Quaghebeur

Pour des raisons qui relèvent autant du choix que de l'histoire personnelle, certains parmi nous ne sont, pratiquement, que création pure. Comme ils ne sont qu'amour. Leur biographie se résume donc à cet inlassable déploiement ; leur tragédie aussi, si la fama - et les moyens, comme la reconnaissance, qu'elle engendre - ne finit pas par les rejoindre de leur vivant.

De la fin des années cinquante à l'an dernier, Sarah Kaliski fut cette quête et ce jaillissement permanents. Longtemps adepte des grandes toiles, elle mute progressivement, dans la seconde moitié des années 1980, et élargit la gamme de ses supports. Une toile, de la série des façades ravagées de Berlin, est d'ailleurs ôtée de son châssis, à cette époque, pour être punaisée, et rejoindre bâches ou draps sur lesquels l'artiste ne cesse de faire émerger les traces monumentales du siècle des assassinés, qu'est pour elle le court XXe siècle. Elle entend toutefois en compenser l'horreur par une tendresse picturale autrement interpellante que les violences programmées - et souvent prévisibles - ou que le déploiement des installations de certains de ses contemporains.

Je ne serai que peinture, eût-elle pu écrire. La peinture ne métamorphose-t-elle pas les choses, et jusqu'à l'abjection du monde ? Cartons creusés d'étals de fruits, boîtes de sardines, cartons de bière ou soies précieuses, dragées ou cosses d'avocats dégustés verront donc surgir, tout autant que les toiles ou les mannequins, les lits ou les éventails, un univers unique. Héritier à la fois de la grande peinture vénitienne de la Renaissance, que Sarah ira jusqu'à mettre en abyme dans ses toiles de la fin des années 1970, et des folies européennes du XXe siècle, qui ont jeté l'opprobre sur la civilisation d'où naquit cette peinture, elle fut en outre la fille des grands textes des XIXe et XXe siècles qu'elle interpella en des livres qui révèlent aussi un écrivain de race.

Sarah Kaliski s'en est allée le 23 juin 2010. Elle repose au cimetière de Montparnasse à peu de pas de Serge Gainsbourg dont elle aimait la verve et l'anticonformisme. On peut se prendre à rêver de ce bal nocturne dans les allées ombragées. Gainsbarre doit y prendre la place des innombrables figures dansantes que Sarah fit surgir de ses pinceaux. Figures qui témoignent du cri de vie qui fut le sien, infiniment.

Ce refus de l'ordre soi-disant rationnel du monde, de ses tempérances et de ses encaquements délétères, la profusion de dessins qui sortaient quotidiennement de ses doigts en essaime les mille et une amulettes. Écho, j'entendrai toujours ses mots palpant quasiment les couleurs pigmentées de l'Afrique qu'elle n'a pas connue, et dont elle rêvait tellement.