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Quelqu'un qui voyage en moi me traverse. Je suis devenue sa maison.

Billets

21/11/2016 — Un billet de Caroline Lamarche

Quelqu’un qui voyage en moi me traverse. Je suis devenue sa maison.

 

Unica Zürn a surgi dans ma vie lors de l’exposition de son œuvre graphique à la Halle Saint-Pierre à Paris en 2006 et ne m’a plus quittée. Elle m’a été un guide tutélaire pour « Karl et Lola » (2007) et m’a fourni l’exergue de « La mémoire de l’air ». Je ne cesse de partager alentour ma passion d’elle, qui n’est évidemment pas exclusive – j’avoue avoir longtemps hésité entre Flannery 0’Connor, Carson Mc Cullers, et Unica Zürn avant de rédiger cette chronique. Ces trois femmes ont en commun sans doute de ne pas s’être affichées comme féministes ou militantes, peut-être faute de temps – leur vie fut brève –, plus vraisemblablement en raison de l’impérative nécessité qui les habitait et qui s’est exprimée par le canal le moins démonstratif mais le plus éclatant qui soit : la fiction.

Sans doute faut-il que je sacrifie brièvement à la notice biographique, bien que Wikipédia y supplée aisément…

Enfant solitaire dans une famille berlinoise aisée, adolescente tourmentée, mère accouchant sous les bombes, compagne de Hans Bellmer tous deux en exil précaire à Paris, artiste admirée par les surréalistes, schizophrène, suicidée, son destin, récupéré après sa mort par les féministes, conserve tout son mystère. On connaît d’elle, outre quelques précieux opuscules, deux chefs-d’œuvre. « L’Homme-Jasmin », totalement inclassable, le plus lucide, le plus ironique et le plus « fou » que je connaisse sur la condition des internés en psychiatrie. Et « Sombre printemps », récit cruel et limpide qui nous ramène à cette matrice de toute écriture : l’enfance.

Une des portes d’entrée dans la vie et l’œuvre d’Unica Zürn est une phrase qui, depuis que je l’ai découverte, me semble emblématique de l’acte de créer, même si elle pourrait s’appliquer aussi, et ce n’est sans doute pas indifférent, à ce que les prophètes, dans la Bible, disent du passage de « l’ange de Dieu », ou aux témoignages de ceux que l’on nommait autrefois les fous, ou encore à l’expression de certains états amoureux.

« Quelqu’un qui voyage en moi me traverse. Je suis devenue sa maison ».

À propos de cette phrase, un critique a écrit : « On y découvre enfin la vraie douleur d’Unica Zürn, sa schizophrénie pour commencer » (1). Preuve, s’il en fallait, que le discours de victimisation ambiant réduit les gens à leur état de personne souffrante et au verdict des médecins. Certes, la phrase en question se trouve dans les premières pages de « l’Homme-Jasmin », ce tableau de la folie. Mais elle est suivie de ces mots : « Traversée par lui au dedans, c’est là ma nouvelle situation. Et cela me plaît. » Ce qui me fait dire que cette phrase est moins applicable à la schizophrénie, dans ce contexte précis, qu’à la rencontre avec « lui », à savoir Henri Michaux qui, à la demande de Bellmer, lui rendit visite à la clinique Sainte-Anne avec du papier et des pinceaux. À vrai dire on ne sait pas très bien qui, de Henri Michaux ou de Hans Bellmer, est « l’Homme-Jasmin », nommé d’après un rêve qu’Unica fit dans son enfance. Quoi qu’il en soit, Unica ne dit jamais qu’une situation est triste ou joyeuse, ni qu’elle concerne sa maladie ou autre chose. Elle s’exprime toujours sur le ton du constat, le plus souvent à la troisième personne. Allié à la beauté de ses images, son laconisme rend son témoignage d’autant plus poignant qu’il permet au lecteur d’y projeter ses propres interprétations. Comment savoir en effet si cette phrase évoque la « vraie douleur » pour reprendre les mots du critique que j’ai cité, ou autre chose qui peut être créatif et joyeux, autre chose qui, dit-elle, « me plaît » ? Pour moi cette phrase n’est pas plus l’expression d’une pathologie qu’une des définitions possibles de l’amour mais aussi de l’art : « Quelqu’un qui voyage en moi me traverse, je suis devenue sa maison. » on le constate à propos des créations conjointes d’Unica et de Hans Bellmer et de la manière dont chacun a littéralement absorbé l’univers de l’autre, jusqu’à rendre leurs créations parfois indiscernables. Mais aussi de la passion d’Unica envers Michaux dont les visites ont relancé sa création. Cette absorption de l’autre, ou par l’autre, on la voit aussi à l’œuvre dans ce passage de « Sombre Printemps », où l’enfant Unica veut absorber, littéralement, l’objet de son amour et y parvient symboliquement.

L’amour est ici une entreprise d’appropriation de l’autre, qui devient une partie de soi. Il y a là quelque chose de « mystique », dirais-je, si le mot n’était devenu aussi étranger aux oreilles et à la compréhension de nos contemporains. Mieux vaut citer d’une autre critique, Ginette Michaux à propos de « Sombre Printemps » (2) : « Ce petit livre appartient à cette espèce rare où l’on souhaiterait qu’après la première fois il n’y ait plus rien. » C’est le cas pour un certain nombre de grands auteurs, dont on ne lit – ou ne préfère - qu’un seul livre qui éclipse les autres. Ce miracle de l’irruption de la littérature se reproduira pourtant avec « l’Homme-Jasmin » empreint d’une pureté dont seule la citation, voire la lecture à haute voix, peut rendre compte.

Pour en revenir à cette phrase « Quelqu’un qui voyage en moi me traverse. Je suis devenue sa maison. », je la considère comme la définition la plus lumineuse de tout ce qui, en somme, « fait abri » - et la littérature en fait partie à double titre, si l’on peut dire. Au titre de la lecture et au titre de l’écriture.

La lecture est l’abri de l’écrivain, la maison dont il part et à laquelle il revient durant son voyage au pays de la création.

La lecture est l’abri que l’écrivain nous offre, en hébergeant dans son œuvre ce que nous sommes incapables de dire mais qu’au fond de nous, intimement, nous savons ; elle est aussi la maison des personnages qui nous traversent grâce à lui.

La lecture, enfin, est l’abri que tout lecteur offre à un texte qui revit indéfiniment à travers l’acte répété de milliers de lectures.

 

« Quelqu’un qui voyage en moi me traverse. Je suis devenue sa maison » est donc pour moi l’expression la plus juste et la plus forte, versant lecture ou versant écriture, de l’acte créateur.

Et, certes, ce n’est pas sans danger, pas plus que l’amour, d’ailleurs.

 

Caroline Lamarche

 

  1. cfr http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=6884
  2. https://www.erudit.org/culture/liberte1026896/liberte1033955/31299ac.pdf