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Résidence, vous avez dit résidence?

Billets

27/01/2013 — Un billet de Edith Soonckindt

Lorsqu'un auteur parle autour de lui d'aller en résidence d'écriture, la perplexité se lit généralement sur le visage des non initiés.
Et pour cause.
Tout comme beaucoup ignorent que les auteurs peuvent améliorer leur malheureux ordinaire (voir billets précédents) par des bourses et autres aides à l'écriture, y compris crédits de recherches et de voyages, un nombre proportionnellement équivalent d'infortunés néophytes - mais qui s'en consolent très bien - ignorent qu'auteurs et autres artistes peuvent être carrément payés pour aller se faire voir ailleurs/chez les Grecs (cochez la case préférée) !
Enfin.
C'est une façon de parler, bien sûr.
En clair, une résidence d'écriture permet au malheureux artiste surmené ou sur-sollicité par les vicissitudes de son quotidien - épouse despotique, enfants hystériques, huissier  tyrannique - d'être payé pour aller écrire loin de chez lui en toute quiétude, enfin, dans l'idéal.
S'il est belge, il passera par la Promotion des lettres belges qui offre des résidences d'écriture à Berlin, Montréal, Avignon et Rome (ah, Rome… voir plus loin).
S'il est français (et même belge), il passera par la Maison des écrivains ou le CNL ou la DRAC pour des résidences aux quatre coins de l'hexagone et parfois ailleurs, comme à la prestigieuse Villa Médicis, Rome again, à la Villa Kujoyama à Kyoto, ou encore au Randell Cottage en Nouvelle Zélande.
S'il est malin, il aura surfé sur le net et découvert Res Artis qui recense des bourses absolument aux quatre coins du globe, toutes disciplines artistiques confondues, dont certaines dans des lieux hautement improbables, comme par exemple la base scientifique des… Malouines - voyage en cargo militaire depuis la Réunion et excellente santé exigée au vu de l'isolement du lieu ! Angoissés chroniques, accros d'Internet et du gsm s'abstenir, il n'y a pas de réseau…

Plus modestement j'ai, quant à moi, testé le principe quatre fois : deux fois en résidence de traduction, où j'ai écrit aussi…, au CITL d'Arles grâce à une bourse de l'UE, et deux fois en résidence d'écriture, l'une au Monastère de Saorge, près de Nice, grâce à une bourse de La Maison des écrivains, et l'autre à Rome (aaaah), à l'Academia Belgica, grâce à une bourse de la Promotion des lettres.
Le principe est simple : vous postulez en présentant un projet sur lequel vous avez besoin de travailler au calme (je reviendrai sur ce point), le tout assorti d'une biographie et d'une bibliographie et, si mes souvenirs sont bons, de l'état de vos finances ; plus elles sont périlleuses, plus vous avez de chances d'être choisi, en France en tout cas. L'intérêt de votre projet entre bien sûr en ligne de compte, surtout pour les résidences où l'on vous demande en échange des interventions scolaires ou publiques - c'est le cas de nombre de bourses de la DRAC en France, par exemple. Une fois sélectionné, votre dossier est envoyé à la résidence de votre choix  - il y en a en isolement total à la campagne, d'autres très conviviales comme la Villa Mont Noir où les résidents sont conviés à souper ensemble tous les soirs - qui vous réserve alors une chambre/un studio/un galetas, selon les cas. Parfois la bourse de résidence sert à couvrir ces frais-là, et éventuellement les repas, parfois vous en disposez entièrement comme argent de poche, c'est selon. Selon la résidence aussi, la longueur du séjour varie entre une semaine et quelques mois. Enfin, nombre de lieux de résidence (entre autres ceux que propose Res Artis) n'offrent aucune bourse et tous les frais sont alors à la charge de l'auteur.

Quels souvenirs ai-je gardé de mes quatre résidences ?
Certains sont enchantés, d'autre pas…
Le CITL d'Arles (Collège des traducteurs) a eu le grand mérite de me rapapilloter avec mon pays et ma région, et en conséquence de m'éloigner de Bruxelles, même si j'y vis toujours pour des tas de raisons que je ne maîtrise pas forcément ; maintenant avec du « saudade » en prime…
Ce Collège reste mon premier, et certainement meilleur, souvenir de résidence, où la convivialité a régné en maître deux étés durant au fil des rencontres amicales (et plus quand affinités) débouchant souvent sur de fameuses soirées ponctuées de rires et chansons devant les plats nationaux concoctés par une Russe, une Finlandaise, un Iranien ou une Tchèque, au choix.
On est logé là dans un mini studio avec bureau, chambre en mezzanine et micro salle de bain ; la cuisine, la buanderie et le salon (avec tv et stéréo) constituent les parties communes où il fait bon se retrouver après une rude journée de travail, un tour dans la si belle ville d'Arles, ou encore au merveilleux marché du samedi, où se retrouvent par ailleurs fidèlement, au Malarte, ces traducteurs tellement charmés par la ville qu'ils ont décidé de s'y installer ! Car, ne l'oublions pas, en plus d'avoir été le fief de feu Hubert Nyssen et des éditions Actes Sud, Arles est également celui des Assises de la traduction littéraire. Je crois que l'on peut séjourner aujourd'hui au Collège pour des projets d'écriture aussi, ce dans l'ancien hôtel-dieu de la ville, celui-là même où Van Gogh a été hospitalisé…

L'Academia Belgica constitue ma seconde résidence préférée, celle où j'aimerais certainement retourner, si ce n'est que la convivialité y était nettement moins présente - mais bon, on ne va pas là pour s'amuser, hein ! Le lieu est impressionnant avec son hall d'entrée en marbre vert et ses chambres spacieuses - la mienne l'était en tout cas - qui donnent pour la plupart sur les orangers et citronniers du jardin, une pure merveille, d'autant que j'avais un rocking chair devant la fenêtre ! Cerise sur le gâteau, l'Academia est sise en bordure du fameux Parco Borghese, qui accueille également la Villa Médicis, et, tout comme Jean-Luc Outers qui disait aimer écrire en bordure du petit lac, j'avais plaisir à m'y rendre chaque matin pour y regarder les gens canoter, ou pour le simple bonheur d'être là, entre buis et lauriers roses, au cœur de Rome, de l'Histoire, et donc de la vie.

Ma résidence d'écriture au Monastère de Saorge s'est révélée nettement plus mitigée, et d'une toute autre nature. Sans doute parce que c'était un monastère isolé - surplombant un village en nid d'aigle qui m'a glacé le sang durant tout mon hivernal séjour - et aussi parce que le nombre des résidents était quelque peu réduit : un écrivain chinois (Ge Fei) qui n'adorait pas le fait que je trouble la quiétude ambiante avec mon mélodéon, et un journaliste aixois qui finissait là un livre sur la mafia russe ; on ignore s'il a été abattu depuis… Il y faisait un froid de canard, le premier soir je me souviens de la sensation d'avoir eu les poumons congelés dans ma chambre - où je dormais sous la face du Christ, rien de moins - et de m'être soudain rendu compte que je détestais la montagne, ce qui est quelque peu gênant lorsque l'on réside dans un village qui en est entouré et que votre fenêtre s'ouvre jour après jour sur l'une d'elles… Même si le directeur, qui logeait sur place, était charmant, le lieu original et magnifique, les soirées n'offraient pas la même convivialité qu'en Arles, manque de participants oblige, encore que nous ayons été dignement fêtés par les villageois, que ce soit dans un refuge de montagne, une maison du village, une maison de retraite où j'ai effectué la lecture la plus surréaliste de ma vie, à l'école du village ou lors de l'une ou l'autre soirée littéraire. Un lancinant sentiment de grande solitude perdure néanmoins si je songe à ce séjour-là, à la hauteur de celle que j'ai connue en traversant l'Amérique d'est en ouest trois jours durant à bord d'un bus Greyhound…

Que retenir de ces quatre expériences, chacune foncièrement différente des autres ?
Que plus le lieu est convivial, plus il est difficile d'y travailler, les tentations ne cessant de se présenter, surtout en soirée…
Que si l'on s'y sent mal à l'aise, mal accueilli ou isolé, il sera plus difficile de bien travailler - mais c'est aussi une question de caractère, et le cauchemar de l'un peut faire le bonheur de l'autre.
Que plus la ville d'accueil est belle et plus il est difficile de rester à l'intérieur ; heureusement, à Rome, la canicule de juin 2003 a quelque peu limité mes ardeurs touristiques.
Que si l'on part en résidence pour se couper de son quotidien, l'on est tout de même pris dans un autre réseau d'obligations (ateliers, conférences, lectures, éventuellement repas communs), et parfois de convivialité. L'écrivain dans sa tour d'ivoire est un mythe difficile à vivre au jour le jour où que ce soit, sauf, peut-être, dans sa propre maison de campagne...
Que ce n'est pas parce que l'on a du temps libre et que l'on est dans un beau lieu que l'inspiration est forcément au rendez-vous…
Que ce n'est pas parce que l'on est en résidence que l'on est forcément au calme. Au monastère, les pas sur le ciment nu résonnaient comme dans une prison, idem pour les conversations dans le couloir ; au Citl, la salle de ping-pong était juste à côté de ma chambre…
Que la vie en communauté atteint assez rapidement ses limites pour qui est un tantinet autonome. J'en ai eu régulièrement marre de devoir confiner mes achats réfrigérés à une seule et unique clayette, et au Monastère cela m'a très peu amusée de devoir me doucher dans une salle de bain glaciale et communautaire à la propreté parfois douteuse, ou d'être contrainte de manger chaque soir en communauté (je suis sociable, mais pas tous les jours).

Le bilan est-il positif ?
Oui, trois fois oui, même si les conditions ont été parfois rudes (voir supra).
Grâce à ces résidences, j'ai étoffé mon agenda professionnel, bénéficié de contacts qui m'ont ouvert de nouvelles portes, en écriture jeunesse notamment, rencontré le traducteur de Flaubert et Stendhal en persan (Mehdi Sahabi, décédé en 2010), celui d'Enzo Cormann en espagnol, noué une belle amitié retrouvée ensuite à Prague, ainsi que deux autres à Helsinki et Moscou, que je ne désespère pas d'aller revoir sous peu. Il y aussi Marie Huot, grande poétesse installée en Arles (Prix Max Jacob et Jean Follain), que je n'aurais jamais découverte sans ma résidence là-bas. Depuis, l'on se revoit fidèlement au fil de mes retours dans cette ville. 

Est-ce que j'y ai écrit ?
Oui.
Surtout à Arles où j'étais venue pour traduire…
A Rome et Saorge j'ai été quelque peu handicapée par le manque d'ordinateur portable dans ma chambre et l'accès limité à un ordinateur public. Mais j'ai pris des notes, écrit sur papier (une presque nouveauté), lu et réfléchi, ce qui fait aussi partie du travail d'écriture.
Et puis j'ai  également trouvé là de nouvelles inspirations générées soit par le lieu lui-même, soit par les histoires que l'on a pu m'y raconter, ou encore celles que j'ai pu y vivre. Mon dernier opus, « La Femme sans nom », est né de deux rencontres faites en Arles, rédigé quelques mois plus tard de retour à Bruxelles, et publié… dix années plus tard !

Alors, les résidences d'écriture, oui, ou non ?
Oui, oui, et oui ! A condition de bien la choisir, en fonction de son mode de vie comme de son caractère. Et de ne pas trop en attendre au niveau productivité, sachant que l'inspiration ne sera pas forcément au rendez-vous et qu'en dépit d'Internet (mais certaines résidences dans la pampa ne l'ont pas), loin de sa bibliothèque ou de sa médiathèque, ou encore de son univers ou de ses proches, l'on est parfois bien désemparé.

Ma vie actuelle ne me permet plus de partir en résidence, et si je suis honnête je dirai que je n'écris jamais mieux ni autant que dans mon propre univers mais, le moment venu, d'ici quelques années j'espère, je me prends à rêver à ce que ce serait d'écrire en bord de mer en Italie (Palazzo Rinaldi), ou encore à Istanbul, ou bien à Kyoto.  Ou en tout cas d'y glaner des impressions à mettre en ordre une fois chez moi, pourquoi pas. Une résidence d'écriture, cela sert aussi à ça, piocher des impressions, ainsi qu'à tisser des liens, partager des vécus, des méthodes, des filons, une bénédiction qui resserre les liens des loups solitaires que très souvent nous sommes, nous les auteurs. Lorette Nobécourt a par exemple rencontré son futur compagnon lors d'une résidence à la Villa Médicis !

Alors, résidence d'écriture, ou pas résidence d'écriture ? Je n'ai qu'un seul conseil : essayez, vous verrez, c'est bon pour la santé !