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Un tragique de l’aujourd’hui

Billets

28/10/2011 — Un billet de Marc Quaghebeur

D'où viennent les livres qui s'impriment en vous avec force et délicatesse à la fois ? Lorsqu'ils portent, qui plus est, un titre qui féconde l'inconscient et subjugue la mémoire, les ridins de l'âme frémissent…

Ainsi en va-t-il du dernier roman de Françoise Lalande, « La séduction des hommes tristes », qu'accompagne de ses tons sobres mais fermes le tableau de Manet : « L'exécution de l'empereur Maximilien. »

Un vieil homme, qui assemble en lui plusieurs des Histoires de l'Europe, qui a vécu bien des vies mais n'a pas rencontré la compagnie de celles-ci, vient s'échouer au Mexique, du côté du Pacifique, dans un village perdu.

D'autorité une Indienne pauvre prend place dans son lit. Il s'en accommode. A priori tout les sépare. Sinon, peut-être, une tristesse impartageable, sur fond de désespoirs inavouables.

Chaque soir, l'océan rythme l'étrange parade qui voit l'homme se fondre en sa contemplation. L'accompagne une ménagerie où le grotesque le dispute à la tendresse. Un chien, une chienne, un oiseau noir, un âne hors d'âge forment sa garde rapprochée comme son théâtre d'ombres. L'Indienne les rejoint après s'être immergée dans des séries télévisées qui ressuscitent en somme le mythe du prince charmant. Le vieil homme est un aristocrate.

Du fonctionnel, Allegria (ainsi se nomme l'Indienne pour le vieil homme) est passée à la fascination. Celle-ci prend tout d'abord la forme de la haine puis bascule, au bord de l'océan - au lieu même où elle a cru vouloir l'empoisonner. Le roman entre alors dans le tragique et la tendresse.

Emmenés par un frère rejeté du monde, des masques de la Toussaint sortent des buissons afin d'assassiner le couple qui déroge aux normes sociales, comme aux cadres ethniques.

L'homme en bout de course revit, alors. D'un coup, se dresse. Retrouve sa langue, le russe. Nouveau Moïse, il vocifère et psalmodie.

Un temps, la stupeur gagne les spectres. L'Indienne invite dès lors son « gringo » à regagner leur maison. La haine du frère aura toutefois raison du couple - à peine était-il devenu fusionnel.

Les phrases comme les chapitres de Françoise Lalande sont brefs, serrés. Ils avancent sur fond de basse continue. Ils composent une musique et une mosaïque rares qui instillent chez le lecteur la passion sourde, celle du fond.

 Françoise Lalande l'inscrit dans la violence. L'innerve à la misère de l'Amérique Centrale. Un souffle sec s'y mêle aux fantasmagories baroques.

Sur les ressacs du XXe siècle, que se racontent ceux qui en ont encore la mémoire ? Eux qui connurent en sus une étrange espérance après la Seconde Guerre Mondiale.

Au gré d'une prose que hantent plus que jamais l'habitacle de ce monde peu aimable mais aussi la violence intime de la vie, Françoise Lalande emmène ses lecteurs sur ces rives contrastées au nom propre plus que leurrant : le Pacifique.

Comme une boucle avec son « Gardien d'Abalones », premier roman inoubliable.