Menu
Mon compte

Une expression claire et directe dans le Blackout italien

Billets

04/05/2013 — Un billet de Gregor Beck

Le 27 février dernier, aux premières heures, a commencé l'expulsion et la destruction d'un camp de résistance au chantier du TGV dans le Val de Suse. Luca Abbà, un militant No TAV, monte sur un pylône électrique pour tenter de ralentir l'opération industrialo-militaire en cours.  

 
A Turin, sur les ondes du 105,25 MHz, on suit par communication téléphonique l'action du militant en direct :
« -Oui, nous retrouvons Luca, ciao Luca comment ça va ?
-Je viens juste d'arriver, il y a un déploiement de policiers qui s'est déplacé autour du chalet, une vingtaine de personnes sont là et moi j'ai grimpé sur un pylône, maintenant ils grimpent pour venir m'attraper. Moi je suis sur le pylône juste en face du chalet. J'ai réussi à échapper aux contrôles et je grimpe.
-Oui, Luca...
-Ils s'organisent pour monter avec des cordes, et bon, je vais essayer de retarder les choses de cette manière. Moi je suis ici... » (s'adressant aux policiers qu'on entend répondre en fond) « Je suis prêt et disponible à m'accrocher aux fils électriques si vous n'arrêtez pas, OK ? (...)
Là il n'y a pas de tensions, il n'y a pas de violences. Moi je suis agrippé, j'ai réussi à passer un barrage d'une dizaine de policiers qui maintenant  me regardent stupéfaits. Je leur suis passé sous le nez encore une fois. (...) Je suis là à une dizaine de mètres de hauteur, au niveau des câbles électriques. En bas, il y a les policiers qui se préparent avec les cordes, je vais essayer de tenir le plus longtemps possible. Maintenant j'invite les gens à venir pour faire pression, c'est encore possible, alors si des dizaines, des centaines de personnes pouvaient venir ce serait pas mal. (...)
-Ecoute Luca, quelles indications on peut donner à qui voudrait venir ? Parce qu'on a entendu des camarades qui sont chez Genio, où il y a le restaurant à Giaglione, et ils nous ont demandé de leur fournir des indications pour s'y retrouver et éviter d'être arrêtés sur la route. Toi, tu as trouvé des postes de contrôle ?
-Moi je n'ai pas pris la route, donc je ne peux pas te dire, j'ai fait un sentier que je connais. (...)
-Donc OK, nous relançons ton invitation. (...)
-Là je dois raccrocher, il y a un policier qui grimpe, je dois me préparer afin de me défendre.
-Oui OK, ne te fais pas mal, ciao Luca. »

 

Quelques secondes plus tard, alors qu'en dépit du bon sens, les policiers grimpent au pylône pour l'y en déloger, Luca est foudroyé au contact des câbles et chute au sol grièvement blessé.
S'ensuivront de nouvelles manifestations « No TAV » synonymes habituels de violences policières : gazage au gaz CS d'un wagon de train, coups et blessures sur des personnes âgées et des non manifestants, et ainsi de suite.
La presse traditionnelle s'empare immédiatement de l'affaire et en fait pendant plusieurs jours ses premières pages, mais c'est le site de Radio Blackout, où l'on a pu entendre l'échange précédent, qui est submergé avec plus de 100 clics et la réception de plus de 10 messages à la seconde.

 

En effet, parmi les outils de communication et de lutte contre ce méga-chantier de ligne TGV, on trouve cette radio turinoise qui est devenue un des points de référence du mouvement.
Active depuis 1992, elle est totalement indépendante, autofinancée et autogérée.
N'oublions pas que outre l'invention de la radio attribuée à Marconi, l'Italie est aussi le pays qui a ouvert la voie des radios libres en Europe. Il s'agit donc d'un média dont l'histoire est étroitement liée à celle de ce pays. Bien sûr, elle y a été le plus souvent un porte voix pour le Saint-Siège, le régime fasciste et la publicité, mais dans de très rares cas, elle a aussi su servir d'autres causes.
Radio Blackout, pour sa part, se définit comme « One station against the nation » qui s'emploie a  donner la parole à ceux qui ne l'ont pas et à diffuser une information qui s'oppose au pouvoir (économique, culturel, militaire, etc.) ainsi qu'à tous ses aspects.
Ici pas de ligne éditoriale préétablie, pas de journalistes professionnels, pas de publicité, mais une antenne au service des auditeurs et de leurs besoins.
Comme aiment à le rappeler ceux qui font vivre Radio Blackout, personne n'est neutre, aucun point de vue n'est impartial : « Nous avons toujours été une voix présente pour vous raconter les faits d'un point de vue différent, fiers de ne pas avoir cette "objectivité" journalistique qui ne nous intéresse pas parce que nous sommes une radio de personnes et d'idées, qu'elles vous plaisent ou non, libres de circuler. »

 

Ainsi, chaque jour, les programmes s'ouvrent à 8h30 avec une revue de presse commentée. Tout au long de la journée vont s'enchaîner des émissions musicales et d'information - ou peut-être devrais-je dire de contre-information face à celles que l'on peut entendre sur les autres chaînes - traitant de thématiques allant de la vie universitaire à celle des prisons, des luttes sociales à la question palestinienne... et bien entendu aussi à celles relatives aux luttes No TAV.

Chaque lundi soir, la radio se réunit en une assemblée ouverte à qui le désire. Ce conseil exécutif qui détermine la vie de la radio est surnommé « le Soviet » par les habitués et regroupe chaque semaine une vingtaine de personnes. Ainsi le pouvoir décisionnel appartient à ceux qui participent.
La propriété même de l'antenne est détenue légalement par l'ensemble des bénévoles de la radio.
La grille des programmes est fort chargée, mais celui qui désire faire une nouvelle émission n'a qu'à venir faire part de son projet à l'assemblée du lundi. Là, on commencera par lui rappeler quelques règles d'ordre éthique (pas de fascisme, pas de sexisme...). Enfin, on lui signifiera également qu'il ne s'agit pas de venir faire son émission et d'en rester là. Chacun se doit de s'impliquer dans la gestion collective de la radio : participer aux activités d'autofinancement (concerts et repas), de négociations avec les autorités, à la gestion quotidienne de l'association, etc. Ceux qui ne participent pas s'excluent d'eux-mêmes.

 

Lorsqu'en 2010, la commune de Turin n'a pas voulu renouveler le contrat de bail des locaux que la radio occupe, cette dernière a mené la campagne « Eteins la censure, allume Blackout » qui a vu se mobiliser des citoyens de toutes tendances désireux avant tout de défendre une radio symbole emblématique de la liberté d'expression. Au terme de plusieurs mois de récolte de signatures et un concert ayant rassemblé plus de 20.000 personnes sur la place centrale de la ville, la commune de Turin a accepté de ne pas déloger la radio au prix toutefois d'une importante augmentation de loyer.
Ces tentatives d'expulsion, puis d'étranglement économique n'ont toutefois pas eu raison de cet outil d'expression qui dérange visiblement le pouvoir.

 

Malgré de faibles moyens et un son plutôt éloigné de la haute fidélité, les idées et les questions de fond l'emportent et les auditeurs en témoignent par leurs nombreuses interventions à l'antenne.
Comme j'avais pu le constater en 2005 lors de la création à Bruxelles de Radio Matonge-XL (RMX) sur le 88,8 MHz, lorsqu'on met à la disposition des citoyens (de tous les citoyens) un outil qui leur est utile, ceux-ci s'y impliquent, parfois avec maladresse, mais toujours avec conscience et respect.

 

En revanche, lorsque je lis, vois et écoute les médias officiels, professionnels et patentés, de notre beau pays de compromis, je me dis qu'une subjectivité assumée et revendiquée est souvent plus saine qu'une presse se disant objective, mais qui est en réalité au service de groupes industriels ou financiers, avec tout ce que cela implique de réserve, vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques en place. Il y a certaines choses que l'on ne dit pas, car on risque de perdre tel ou tel annonceur, de déranger tel ou tel actionnaire membre du conseil d'administration, etc.
En Italie, c'est par des actions citoyennes telles que celle entretenue quotidiennement par Radio Blackout, qu'ont été organisés les référendums contre le nucléaire et la libéralisation de la distribution de l'eau. Si aujourd'hui il n'y a pas de centrale et si la distribution d'eau n'a pas été privatisée en Italie, c'est grâce à l'expression d'une volonté démocratique réelle et directe des citoyens, la détermination de certains à reprendre en main leur avenir et celui d'un pays gangrené par les médias, les partis politiques et les mafias.