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Quelles histoires pour demain : billet de Caroline Prévinaire

Paroles

17/04/2020 — Caroline Prévinaire

Comme beaucoup d’entre nous en ces temps de confinement, je fouille dans mes vieux cartons à la rencontre d’anciens « moi ». Je revisite mes idées, mes erreurs aussi. Je lis des textes dont je doute les avoir écrits avant de découvrir les fautes d’orthographe caractéristiques de ma dyslexie et, au milieu de ces archives, je retrouve une pièce écrite il y a quelques années.
Dans ce texte futuriste, chacun vivait cloîtré chez lui. L’espace public était dédié aux déplacements d’un point A à un point B et la majorité des relations sociales étaient vécues sur les réseaux sociaux, devenus des places publiques en réalité virtuelle. Dans ce monde asséché, Julie s’entichait d’une erreur de livraison d’un mètre quatre-vingt. Une poupée de latex qui, progressivement, lui offrait la douceur et l’intimité que le monde des hommes avait sacrifiées au profit de la sécurité.
Avec la démocratie, l’intimité, elle aussi, s’était envolée. J’imaginais ce monde pour les enfants de nos enfants, mais finalement, peut-être que je me trompais…
Car, demain, nous ferons-nous encore la bise ?
Certains disent déjà que nous ne nous serrerons plus la main. Ce petit geste tout simple qui en disait si long sur la personne que l’on rencontrait. Et quand je regarde un film, il m’arrive d’avoir une réaction involontaire à la vue de deux inconnus qui se touchent.
Oui, ils ont raison, il y aura un avant et un après.
Les histoires d’avant, on les reconnaitra tout de suite.
Mais quelles seront celles d’après ? Des histoires d’amour à un mètre cinquante de distance ? Des descriptions de masques à n’en plus finir qui ne laisseront s’exprimer que les yeux des protagonistes ? Des gens qui meurent seuls dans des hôpitaux bondés ? Aurons-nous de nouveaux héros ? De nouveaux bourreaux ? Les livres d’enfants apprendront-ils à ma fille les distances de sécurité ? Quel monde allons-nous inventer ? Défendre ? Raconter, nous, auteur.e.s…

J’ai toujours pensé que les artistes et l’art trouvaient leur puissance et leur nécessité dans l’adversité humaine. Quand les hommes perdent leurs repères, c’est vers les histoires qu’ils se tournent pour exorciser le traumatisme et pour réinventer la vie ensemble. C’est vers le théâtre, les fictions, les films, les romans, les chansons… Le monde vient de faire une pause et c’est notre chance de nous y engouffrer pour mener les combats de notre génération. Alors, aujourd’hui, moi qui n’ai jamais voulu m’appeler « artiste », je change de métier. Je ne suis plus comédienne, réalisatrice, scénariste, je suis artiste, soldat de la culture et je pars noircir des pages blanches.