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Je travaille même quand je ne travaille pas : tribune de Frédéric Fonteyne

Paroles

29/05/2020 — Frédéric Fonteyne

Comment j’imagine le redéploiement de mon activité…

Tout d’abord, mon activité ne s’est jamais arrêtée, elle ne s’arrête jamais en fait. Mon activité est d’être dans ce monde, de le regarder, de le ressentir, non pas de le comprendre mais d’en explorer les impasses, les contradictions, les faiblesses, les faux-semblants, l’inacceptable de nos conditions respectives.

J’ai vécu cette « crise du Covid » comme tout le monde. Et elle n’a fait qu’accentuer, révéler au grand jour les impasses de notre système de gouvernance.

Je me suis quand même posé la question, pendant ce confinement, de quelles idées de cinéma résisteraient à ce qui est en train de se passer. Heureusement, le projet sur lequel je me consacre pour l’instant, et qui est écrit par Anne Paulicevich, résiste, pour moi, à ce qui est en train de se passer. Il n’est pas obsolète.

Je vois mon activité comme une manière d’être perméable au monde, mais sans réagir tout de suite, ou à chaud. Mon travail n’est pas de donner mon opinion. Mon travail est de chercher, avec une massue si possible, une idée qui résisterait au temps. Mon propre temps.

Une idée de cinéma, pour moi, très concrètement, doit résister au temps de la fabrication d’un film. Je mets en général entre trois et six ans avant d’accomplir un film. Ce temps, je le passe à chercher une idée qui soit une idée de cinéma, une idée qui résiste au temps, un dispositif qui soit vivant, qui se nourrisse de lui-même, dont le chemin de création, avec tous ses aléas, ses obstacles, fasse que le sujet de l’idée tienne la route, qu’elle soit nourrissante, provocatrice, intrigante, mystérieuse, et en même temps, claire et limpide. Elle doit correspondre à l’étrangeté dans laquelle je me trouve, dans l’étrangeté dans laquelle nous nous trouvons tous.

Alors, très concrètement, pendant qu'Anne écrit le scénario, je me nourris, comme on nourrit la bête. Je lis. Je cherche. Je fouille. J’écris pour moi. Je questionne l’impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement.

Je résiste, je suis en colère. J’ai la haine. Oui, même parfois. Mais j’essaie de transformer tout ça, en quelque chose qui tienne la route. Quelque chose qui ne soit pas réductible à un discours, à une solution toute faite. Non, j’ai beaucoup trop de respect pour ce que nous sommes. Et je ne voudrais pour rien au monde le circonscrire.

C’est un peu bizarre de vous répondre tout cela en rapport à votre question. Alors que vous me demandez de répondre concrètement. Mais concrètement, le projet sur lequel je travaille, je ne veux pas en parler. Il sera bien temps, un jour ou l’autre, d’écrire des notes d’intention sur le pourquoi et le comment je veux faire ce film.

Non, alors, très concrètement. Ce que je fais pour l’instant. C’est que je brasse. J’écris des mails à des amis. Ça mène parfois au détour d’une conversation à une nouvelle idée de film.

Je lis, je prie, j’étudie, je travaille tout le temps. Je travaille même quand je ne travaille pas, quand je ne fais rien, quand je déprime. Heureusement, ces derniers temps, la déprime ne prend plus le dessus. Heureusement, il y a la colère qui déboule. Et la colère me sauve de la déprime. Elle me met au travail.

Tout ce que je peux vous dire pour l’instant, c’est qu’une idée de cinéma, c’est une sorte de concept, avec certains éléments qui se combinent, mais qui ne tournent pas rond. Il faut un grain de sable, quelque chose qui cloche. Qui heurte. Quelque chose qui continue à me déranger, une forme de déséquilibre. Un truc qui fait qu’on tombe et qu’on se relève.

 

Frédéric Fonteyne est réalisateur. Il a réalisé plusieurs courts-métrages, suivis de cinq longs-métrages : « Max et Bobo », « Une liaison pornographique », « La Femme de Gilles », « Tango Libre ». Dernièrement, il a co-signé « Filles de joie » avec Anne Paulicevich.