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La fille du super 8

Alain Berenboom

La fille du super 8

15 mai 2013

Épisode  5 -  Le déménageur

Le déménageur prit les choses de haut. A l'entendre, des caisses qui s'égarent, cela arrivait toutes les semaines. Pourquoi en faire un tel foin ? L'assurance vous dédommagera, monsieur. Voici les formulaires, remplissez-les et arrêtez de me casser les pieds !
   Allez lui expliquer que je cherchais le visage d'une femme oubliée depuis mon enfance dont je voulais retrouver le rire sur des vieilles images en super 8. Et chiffrer le préjudice causé par cette dispari¬tion ? Devant mon insistance, il me promit de faire une enquête qu'il qualifia "d'approfondie" lorsque je lui annonçai qu'en sortant de ses bureaux, je me rendais directement à la police déposer plainte.
   De retour chez moi, je tentai d'apaiser ma colère et mon amertume en faisant l'inventaire des livres de mon père. Je commençai par les feuille¬ter à la recherche de notes ou de papiers qu'il aurait oubliés entre les pages avant de les classer en deux piles, ceux que je désirais conserver et le reste, la majorité, destinée aux bouqui¬nistes. A l'époque où je vivais avec mes parents, je n'avais jamais jeté que des regards distraits sur leur biblio¬thèque. Mon père avait la passion de l'histoire - une matière qui m'ennuyait - et ma mère des romans anglais - la fiction aussi me tombe des mains. Moi, je ne lisais que des revues scientifiques et des ouvrages d'informati¬que. En faisant le tri de ses bouquins, je constatai que mon père s'intéressait essentiellement à deux sujets. A part quelques ouvrages généraux, ses livres d'histoire concernaient la deuxième guerre mondiale et le Moyen Orient, plus spécialement le judaïsme de l'antiquité à nos jours. Si mes parents m'avaient vaguement parlé de la guerre, qu'ils avaient passée comme la plupart des Belges en faisant le gros dos, ils n'avaient jamais montré le moindre intérêt pour Israël ou le judaïsme. A ma connaissance, ils n'avaient pas d'amis juifs ou en tout cas n'en parlaient pas et ne connais¬saient rien à la question. D'ailleurs, ils n'avaient aucune religion et s'en flattaient. Sans partager les idées politiques de quelques-uns de leurs amis, ils n'étaient pas loin de considérer comme eux que la religion était "l'opium du peuple". De temps en temps, mon père se moquait de ma grand-mère maternelle (que j'avais à peine connue) en racontant comment elle courait à chaque occasion "dans les jupes du curé pour se faire pardonner Dieu seul sait quel péché". Quant aux convictions de mes autres aïeux, morts longtemps avant ma naissance, je ne m'en étais jamais préoccu¬pé. On comprendra donc ma stupéfaction de découvrir que j'avais vécu pendant des années avec des parents qui prétendaient tout ignorer des religions et y être parfaite¬ment indifférents mais qui accumu¬laient des centaines d'ouvrages sur le judaïsme. Comme je m'en voulais de ne pas avoir examiné leur bibliothèque de plus près quand il était encore temps de les interroger !
   Plus grand encore fut le choc de la découverte d'une bible à la reliure défraîchie contenant cette dédicace: "A Daniel, pour ses treize ans, à l'occasion de sa bar mitzvah", signée "Papa". Daniel, le prénom de mon père.
   Mon monde s'effondrait. Mon grand-père religieux et juif ? Mon père, juif ? Et il me l'avait dissimulé toute sa vie ? N'allons pas trop vite en besogne. Rien n'indiquait que cette bible venait de 'son' papa et qu'elle 'lui' était destinée. Il avait pu l'acheter dans une librairie de seconde main et découvrir après coup qu'elle contenait une dédicace à quelqu'un qui portait par hasard le même prénom que lui. Cela arrive, non ?
   D'accord, la coïnci¬dence était trop belle. Dans mon métier, le hasard n'existe pas. Je tournai et retournai le livre. C'était difficile à avaler et j'avais du mal à m'habituer à cette révélation: mon père serait juif et il me l'aurait caché toute sa vie ? Le brave fonction¬naire à la retraite qui, lors de nos rares rencontres,  parlait de la météo ou m'interrogeait sur mon dernier boulot avait-il vécu une double vie, secrète, honteuse, qu'il dissimulait à son propre enfant unique ?
   Les événements s'accéléraient tout en devenant de plus en plus confus. Les films mystérieux tournés à la sauvette, la longue scène de  la partouze, la réapparition de Karine, les origines juives de mon père surgissant du néant. Je ne savais plus qui j'étais, qui étaient mes parents, à quel jeu ils s'étaient livrés. Et pourquoi ils m'avaient caché l'essentiel de leur vie. Il fallait que je cesse de tourner en rond. Je demandai un congé à mon patron et retournai à Bruxelles, bien décidé à enquêter sur tous ces mystères et à les tirer au clair. Depuis Angers, je n'arriverais à rien. Mon père devait avoir laissé quelques traces; j'étais bien payé comme informaticien pour le savoir: il n'est pas possible de tout effacer.

   A la communauté juive, on m'accueillit avec méfiance. On n'aimait pas donner des renseignements personnels. D'autant qu'il m'était difficile d'expliquer ce que je cherchais au juste. Je ne le savais pas moi-même. Après avoir beaucoup insisté, on finit par me dire que mon nom n'apparaissait pas sur les fichiers. A la synagogue, non plus. J'eus alors l'idée de m'adresser à un magazine juif. Je plaçai deux avis de recherche, l'un pour mon père; l'autre avec la photo de Karine. Et j'attendis les réactions.

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