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La fille du super 8

Alain Berenboom

La fille du super 8

22 mai 2013

Épisode  6 -  Le lendemain

Le lendemain de la publication de mes avis de recherche, une dame m'appela sur mon portable.
- C'est vous qui remuez le passé de Karine?
Curieuse entrée en matière. Ma correspondante avait la voix rauque d'une fumeuse et son accent indiquait une origine est-européenne.
- A qui ai-je l'honneur ?
- Karine est morte il y a de nombreuses années, monsieur. Elle a droit à l'oubli. Laissez-la tranquille.
C'était un ordre plus qu'une prière. Je n'aime pas ça. La rudesse de mes interlocuteurs a généralement pour effet de me stimuler.
- Pouvons-nous nous rencontrer, madame, pour en parler ? Je vous dédommagerai du temps que vous voudrez bien me consacrer.
A ces derniers mots, la femme éclata d'un rire sans joie avant de raccrocher brusquement sans me laisser son nom. Précaution inutile à notre époque. Le numéro affiché sur mon portable désignait une société d'export-import située dans le sud de la ville.
Lorsque le taxi me déposa à l'adresse indiquée dans l'annuaire, je ne fus pas surpris de reconnaître la maison, une villa cossue, et la raison sociale, "L.A. Sovatch", gravée sur une plaque de cuivre ancienne mais bien briquée que mon père avait fixée sur pellicule trente ou quarante ans plus tôt. Des gens soigneux, ces Sovatch, conservateurs. Mais soigneux.
La réceptionniste qui répondit à mon coup de sonnette avait une voix d'aéroport. Rien de commun avec ma correspondante.
"Puis-je voir... , heu, M. Sovatch ?" demandai-je au hasard.
Ma requête parut la choquer.
- Il n'y a pas de monsieur Sovatch, répondit-elle éberluée.
- Alors, votre patron...?
- Madame Sovatch ! fit-elle d'un ton respectueux.
Madame Sovatch ? Evidemment !
La dame ressemblait peu à sa voix. En l'entendant au téléphone, j'avais imaginé, allez savoir pourquoi, une grosse dame fripée très maquillée, habillée à l'ancienne. Or, la dame qui me reçut - sans se faire prier - était une blonde élégante aux cheveux très courts, dont les mains fines révélaient une peau nacrée, couleur de miel. Elle me contempla un peu goguenarde de ses yeux d'un bleu intense, presque hypnotique. Je pensai que je m'étais trompé d'adresse jusqu'à ce que j'entende sa voix. C'était bien elle qui m'avait intimé l'ordre d'oublier Karine. Je me préparais à monter à l'assaut lorsqu'elle me cloua le bec:
- Alors, c'est vous le fils de Daniel ? A vous entendre, je ne vous imaginais pas comme ça ! Vous ne lui ressemblez pas du tout !
Décidément !
- Vous connaissiez mon père?  
Elle rit, découvrant son cou, qui révélait son âge.
- Et aussi Karine Beilis, dit-elle très simplement. C'était plus que ma sœur.
- Bien sûr, ajoutai-je dans un élan spontané. C'est donc vous la deuxième fille de la partouze ?
Je m'arrêtai, honteux de mon impertinence. Inconsciemment, le puzzle autour duquel je tournais depuis la mort de mon père venait si soudainement de s'organiser dans ma tête que je n'avais pu me retenir. Mais cette construction abstraite était pure spéculation.
« Pardonnez-moi, dis-je, en rougissant. Je suis si bouleversé ces temps-ci... »
Malgré mes excuses maladroites, j'aurais compris que Madame Sovatch me gifle et me flanque dehors. Or, elle ne protesta même pas.
- Tiens, tiens, Daniel avait donc conservé le film…, murmura-t-elle sans s'émouvoir.
Ce n'était ni une question, ni une exclamation. Juste un constat. Je sentais bien qu'elle n'en dirait pas davantage. Sans me laisser le temps de reprendre mes esprits, elle me tendit la main. Sur son poignet brillait un bijou, un vieil ouvrage d'argent, très ouvragé, exactement pareil à celui que portait Karine sur les super 8 de mon père.

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