- C'est pas vrai

Grégoire Polet

C'est pas vrai

01 juin 2011

Épisode 3 - C'est Beeckers lui-même qui nous raconte

C'est Beeckers lui-même qui nous raconte comment cela est arrivé.
«Lundi 12 [février 1934]. Visite chez Vandamme, à Dendermonde, 3 rue du Moulin à papier, pour réclamer les mensualités de sa dette, qu'il ne versait plus depuis novembre. Il a peur et le cache assez bien. Vu dans son bureau deux huiles qui m'ont semblé d'un suiveur de Watteau. Lui offre de me les céder en contrepartie des mensualités échues. Vandamme, d'accord sur le principe, refuse: il veut que sa dette reste secrète et les tableaux sont à sa femme, bien de famille, qui est française et appétissante. Le menace d'un protêt.
» Lundi 19. Vandamme est venu me voir rue K [Rue Kipdorp, à Anvers, où Beeckers avait ses bureaux]. Il portait le deuil [probablement, comme beaucoup de Belges l'ont porté alors, le deuil du roi Albert, mort l'avant-veille, 17 février, à Marche-les-Dames]. Me propose de régler toute sa dette, échue et à échoir, en me livrant le LG [Lam Gods, l'Agneau mystique]. Moi: éclat de rire. Il corrige: pas tout le retable, mais un panneau. Il me laisse le choix du tableau. Il a un air fin. Il est méconnaissable. C'est un autre homme. Il a changé de lunettes. Elles ne sont plus rondes, mais rectangulaires. Me dit une phrase qu'il semble avoir apprise par cœur: "Il est dans mes moyens de m'en emparer." Je n'y crois pas. Je choisis le panneau des Juges Intègres. Il me répète la même phrase, intonation identique et pleine de mystère: "il est dans mes moyens de m'en emparer". Je pense qu'il est fou. Ou naïf. Ou les deux. Il se prend pour Arsène Lupin. C'est une Madame Bovary.»
Les lignes ci-dessus sont tirées (résumées et traduites du flamand) du journal de Beeckers, trois volumineuses liasses de papier truffées d'aveux divers, confiées par l'intéressé à son notaire, avec mandat de les rendre publiques à sa mort. Laquelle survint en 62.
Rien n'est étonnant comme ce désir des criminels de laisser une trace. Ils demandent au crime ce que les artistes romantiques demandaient à l'œuvre: qu'on s'occupe d'eux dans l'avenir. Pour mieux dire: ils prennent appui sur leur crime comme l'artiste sur son œuvre, pour investir un autre niveau de temporalité, le temps plus lent et plus long de la mémoire collective, le temps où, libéré du corps par la mort, les effets de leur esprit se prolongeront et continueront leur commerce avec les esprits vivants, penseurs, enquêteurs, artistes, curieux, historiens, lecteurs. Et de même que le corps mort se mêle à la terre et à l'humus de l'avenir, de même leur esprit, victoire, peut se mêler aux esprits du futur. C'est certainement, sous un ciel sans Dieu visible, la plus humaine façon d'échapper à la mort.

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