- C'est pas vrai
C'est pas vrai
22 juin 2011
Épisode 6 - Qui sait quoi?
Vandamme réclamait sa gratification d'un million par un truchement qui le prouvait lecteur assidu de romans:
"Veuillez déposer le paquet contenant notre commission entre les
mains de M. le Curé Meulepas, Eglise de St+Laurent, Anvers. Vous
pourriez lui faire savoir, qu'il s'agit d'une restitution de
papiers et de lettres, dont dépend l'honneur d'une famille des plus
honnêtes. Veuillez transmettre en même temps que le paquet, la
feuille ci-jointe déchirée de haut en bas. La personne qui viendra
prendre le paquet, lui présentera, comme preuve d'identité, un
morceau de l'autre partie de la feuille déchirée qui s'adapera
[sic] et par le texte et par la déchirure."
Par ce biais, on fit parvenir à D.U.A., alias Vandamme, quinze
mille francs, quinze mille francs seulement, espérant que, pour en
finir, il restituât les 'Juges intègres' ou qu'il en indiquât,
comme promis, la cachette.
Mais l'espérait-on vraiment? Un tableau qu'on pouvait estimer à 20
millions de francs ne valait-il pas un effort plus important? Le
risque couru de sa destruction ou de sa disparition définitive ne
méritait-il pas plus? C'est le point à jamais obscur de cette
histoire. L'évêché tenait-il si peu au plus précieux des deux
panneaux? Improbable. Il faut présumer que Beeckers, qui faisait
opportunément partie du comité d'experts et qui avait - faut-il le
dire? - intérêt à ce qu'on n'indiquât pas le lieu où se trouvaient
les Juges, intervint d'une manière ou d'une autre, soudoyant ou
impliquant ou menaçant certaines parties. Un homme qui aime à
endetter son prochain doit se plaire aussi à le faire chanter.
Néanmoins, on n'apprend rien là-dessus dans son journal. Sans doute
a-t-il promis le secret au soudoyé.
Beeckers note tout de même qu'à cette date il fait passer les
'Juges' de son bureau, où ils pendaient encore insolemment, à la
demeure brugeoise presque voisine de son ami et désormais complice
Hubert Krups.
Dans les lettres suivantes, une dizaine encore, Vandamme s'épuise
en menaces insistantes, entre incrédulité, pathos, contradiction,
délire et incohérence. Les 'Juges' sont cachés en un endroit où,
écrit-il, nul ne saurait les enlever sans attirer l'attention
publique. On fouille aussitôt (mais peut-être pour la forme) des
caches possibles dans la cathédrale elle-même, sans succès. Il
insiste sur le fait que le tableau gît à un endroit où lui-même
n'est plus capable de le prendre, seulement de l'indiquer. Puis, se
contredisant, il menace encore de détruire le panneau. Le cynisme
avec lequel on laisse non seulement cet homme se désespérer, mais
aussi se perdre pour toujours l'œuvre inestimable des Van Eyck,
commence à faire peur. Jean Ray, alors journaliste d'investigation
pour De Dag, confie à un ami qu'il cesse de s'intéresser à cette
affaire de crainte "de se brûler les ailes". La froideur glaciale
des autorités, éminemment suspecte, était faite pour durer. Le
gouvernement flamand, en 2006 encore, prolongeait le malaise dans
l'opinion publique en refusant de soutenir aucune démarche visant à
mettre au jour les 'Juges intègres'. Ce que le ministre Bert
Anciaux atténua à peine en déclarant qu'une compensation pourrait
être offerte au découvreur du tableau, mais seulement en
défraiement des coûts entraînés par l'arrachage du tableau à sa
cachette.
À sa cachette, ou à son néant. Car qui sait quoi, dans cette
affaire?
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