- C'est pas vrai

Grégoire Polet

C'est pas vrai

06 juillet 2011

Épisode 8 - Une jeune fille chez Barbe Bleue

J'ai dit que Beeckers, par prudence, avait fait passer les 'Juges intègres' de son bureau à la maison proche de son ami Hubert Krups. Ce fait tout seul doit déjà inquiéter les amateurs de vérité.
Krups, en effet, était un restaurateur à la mode d'antan. Ce qu'on a appelé par la suite un hyperrestaurateur, et aujourd'hui un faussaire.
Il faut le situer tout au bout d'une tradition romantique qui commence avec Viollet-le-Duc, et qui finit - mal - avec les Krups, les Van Meegeren, les Vanderveken. L'idée très noble était, chez les premiers romantiques, que le temps ne passait pas vraiment, que le passé demeurait vivant, mais moribond, dans les ruines et les souvenirs, et qu'il pouvait ressusciter dans l'art. La mort matérielle était un appel à la résurrection spirituelle. Et l'on reprit goût, en Europe, pour ce qu'on croyait mort et qu'on découvrait vivant, et l'on aima à nouveau le Moyen-Âge, ses cathédrales, ses donjons. Le corps ressuscité, triomphant du temps, ne devait-il pas être plus beau que le corps incarné jadis dans les besoins et l'utilité? Bien entendu. Aussi Viollet-le-Duc restaurait-il Carcassonne comme Carcassonne n'avait jamais été, beaucoup plus flamboyante et beaucoup plus médiévale qu'elle ne l'était au Moyen-Âge. Ce n'était pas mensonge, c'était sublimisation. Les exemples sont légion. McPherson et Ossian, Beyaert et la Porte de Hal. C'était une esthétique, c'était aussi une mystique, un saut par l'imagination vers une vérité au-delà du temps.
Krups ne faisait rien d'autre quand, au début du siècle, tout jeune peintre, Beeckers était venu lui demander d'améliorer des vieux tableaux tout abîmés. La qualité extrême des résultats entraîna d'autres commandes et mit Krups au premier rang des restaurateurs en Belgique.
Mais en même temps l'époque avait changé. Le Romantisme mourant enfantait le positivisme, son ennemi. Le positivisme limita le champ de la science à ce qu'on parvenait à calculer avec exactitude, et élimina toutes les conceptions du temps qui ne fussent pas strictement linéaires. Les morts furent renvoyés à la mort; le passé, au passé; et, petit à petit, on exigea de ceux qui s'intéressaient à le restaurer qu'ils lui rendissent son apparence de cadavre. Le nouvel idéal du restaurateur devait être légiste. Cela, Krups et quelques autres ne purent jamais l'admettre. Peut-être ne jamais le comprendre. La plus noble part de leur art était réprouvée, devenait illégale, bientôt criminelle. Il n'y avait le choix que d'y renoncer, ou de plonger dans le secret.
Or, le secret exalte.
Krups devint un restaurateur exalté. Un artiste maudit. Lâché par son époque, il vivait, chez lui, cent ans en arrière, et ourdissait contre son siècle une vengeance personnelle.
Beeckers au moins le comprenait. Le soutenait, le couvrait. Au vrai, il l'exploitait. Mais Krups en était heureux. Beeckers lui faisait repeindre, ou carrément peindre, sur d'authentiques vieux panneaux primitifs, grattés jusqu'au bois, des nouveaux Memlinck, des Van der Weyden inédits, patiemment recraquelés au scalpel, refumés à la bougie de suif, œuvres d'illusion totale, que la qualité par ailleurs de la collection Beeckers faisaient tenir publiquement pour véritables.
Aussi, les 'Juges intègres' secrètement gardés dans l'atelier de Krups, c'était quelque chose de rassurant comme une jeune fille chez Barbe Bleue.



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