- Damoclès au salon

Virginie Thirion

Damoclès au salon

29 décembre 2010

Épisode 1 - Premier épisode

Gueule de bois. Une PUTAIN de gueule de bois. Une PUTAIN d'interminable gueule de bois. J'aime pas quand ma vie ressemble à ça. Et qu'est-ce que je fous là ? Rien à battre des boîtes de jazz. Pourquoi entrer dans un endroit où je n'entrerais pas en temps normal ? Pour essayer une autre vie ? Comme on essaierait une perruque ? Tu étais brune à cheveux courts, te voilà blonde à cheveux longs ? Et moi là-dedans : « Tiens, et si j'essayais la vie des femmes qui rentrent seules dans ce genre d'endroit ? » Parce que mes cheveux, je n'y touche pas. Blond vénitien naturel : une rareté, une énigme, un atout. En voyant mes cheveux, tous les hommes sont curieux de savoir de quelle couleur sont les poils de ma chatte. Je ne me vante pas, je peux lire la question dans leurs yeux…
Bon d'accord, je peux me raccrocher à ce que je veux, même aux poils de ma chatte, quand c'est merdique, c'est merdique. Et ce soir c'est merdique.
Mais la musique est bien. Le type à la contrebasse plisse les yeux comme s'il essayait de déchiffrer la partition qui n'est pas devant lui. Rien à foutre des boîtes de jazz mais la musique est bien. La gueule de bois mise à part. C'est ça le problème. Le tas de crasse que j'aimerais bien faire disparaître sous le tapis : cette PUTAIN de gueule de bois qui me porte le cœur au bord des lèvres sans que j'aie bu une goutte de quoi que ce soit, ni abusé de quoi que ce soit. Quand tu exagères, quand tu fais un écart et que tu le sais, tu n'es pas pris au dépourvu quand ça te revient dans la gueule. Mais quand c'est ta routine qui te colle la catastrophe il y a de quoi mal le prendre… Coincée dans une impasse. Dans le dos : le mur, comme dans les films, et devant moi …. Moi.
Quelque chose, quelqu'un qui est moi. Et qui me fait peur.

- Je peux m'asseoir ?
- J'ai pas besoin de compagnie.
- Moi non plus j'ai besoin d'une chaise.
- ….
- Il n'y a qu'à votre table qu'il en reste une de libre.
- J'ai pas besoin qu'on me fasse la conversation
- Moi non plus je viens pour écouter.
- Prouvez-le.


En fait je préfère qu'il s'installe. Histoire de décourager les amateurs de rousse pulpeuse et solitaire. Mais pas question de le lui dire : autant pousser sur le bouton de la machine à draguer. Sait se taire, c'est déjà ça. Pas un regard. Doit pas aimer les rousses. Je peux le regarder à l'aise. Moche. Je dirais la soixantaine. Pas de couperose due à l'alcool. Pas les doigts jaunis par la clope. Pas d'odeur de vieille fumée. Même pas de parfum ou d'after shave annonçant le séducteur à 3 ronds. Pas d'alliance. N'a pas eu de mal à s'asseoir. Ne tient son verre qu'à une main. Apparemment bonne tonicité musculaire. Pas de handicap. Un client pas facile. 25 000… si pas 30 000, pas un euro de moins…
Non c'est pas vrai ! Je me relâche deux minutes et ça me revient aussi naturellement que de respirer.



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