- Damoclès au salon

Virginie Thirion

Damoclès au salon

02 mars 2011

Épisode 10 - Dixième épisode

Je passe d'un visage à l'autre. Je suis en train de tomber dans le vide. Elles sont toutes là. Toutes celles que j'ai tuées. Pas encore la preuve de ma culpabilité, mais en tout cas l'indice d'un recoupement, un rassemblement possible. Autant dire une addition d'ennuis potentiels.
Je les regarde, je sais que j'ai l'air d'un lapin pris dans les phares.


- Tout va bien.
- …
- Tout va bien, regardez !


Et il continue à aligner des photos souvenirs. D'autres vieilles dames, cette fois rien à voir avec moi.


Qu'est-ce qu'il cherche à faire ? Si je manifeste quoi que ce soit, ça prouvera peut-être que j'avais quelque chose à voir avec les huit premières. D'un autre côté, il ne faudrait pas m'en mettre plus que de raison sur le dos…


Je sais que je vais être lamentable, mais j'essaie quand même de me reprendre :


- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Ça veut dire que je sais tout.
- Tout ?
- Ça a dû être dur.
- Quoi ?
- De vous rendre compte que vous aviez étouffé votre grand-mère.
- Je ne vois pas de quoi…
- Ho non ! S'il vous plaît, épargnez moi ça !
- …
- Ok ! C'est moi qui commence. Vous êtes vraiment une coriace ! Je m'appelle Antoine. Juste Antoine. Disons que ça suffit pour l'instant. Ancien policier, de toujours grand lecteur. Comme enquêteur de base, je crois que j'étais correct, mais je supportais mal la connerie de certains de mes supérieurs. Alors j'ai profité d'une petite crise cardiaque pour me faire muter aux archives. Une bonne vie bien pépère, qui m'amène, à 65 ans passés, à être en pleine forme.
Il me sert un peu d'eau.

- C'est le mot policier ? Vous êtes toute pâle, buvez un peu.
Il se frappe la tempe avec son annulaire, l'air de rien.


- Je vous l'ai dit, toujours un grand lecteur. Durant ces trente années d'archives, j'ai développé une marotte : chercher des correspondances, des ressemblances entre ce qu'on trouve dans les polars et dans la vie. Les auteurs sont vraiment des pilleurs. Bon, ça c'est pour l'anecdote. Je suis devenu spécialiste en recoupements. Je sais, je prends mon temps ; pour une fois que vous ne pouvez pas m'envoyer sur les roses, j'en profite. Bref, on pourrait dire que j'ai fait un pari sur l'allongement de l'espérance de vie : comme si je m'étais payé une longue longue formation, et que j'avais attendu la retraite pour m'en servir. Depuis je m'éclate. Je travaille pour une agence d'enquêtes privées. « Détective privé » ça fait trop Philip Marlowe, et ça n'a rien à voir avec ce qu'on fait.

Visiblement il attend que je lui pose une question. Ce que je ne ferai pas, je ne sais toujours pas où est le piège.

- Il n'y a pas de piège, vous savez.

Je pense trop fort.

- Je ne vous donnerai pas.
- Ha oui ?
- Je m'ennuie.
- …
- Pas en ce moment, je vous l'accorde. Le moment est excitant et le repas délicieux.
- …
- Yvan Keller, ça vous dit quelque chose ?
Il sépare, des photos étalées, les trois qu'il avait ajoutées aux miennes.
- Il s'est suicidé dans sa cellule, il y a quelques années.
- Et alors?
- Avant de se pendre, il a revendiqué la mort de dizaines de vieilles femmes. Mortes étouffées. Un serial killer.
- Quel rapport avec moi ?
- C'est votre pare-feu.
- Comprends pas.
- Pouvez pas faire la fine bouche.
- En quoi ça vous regarde ?
- Je suis votre ange gardien.
- J'en ai connu des plus sexy.
- J'aime bien votre côté vachard. On a beau vouloir vous aider, vous nourrir, vous cherchez toujours à mordre.
- Pourquoi m'aider ?
- Je vous l'ai dit, je m'ennuie.
- M'aider à quoi ?
- À continuer ce que vous faites.
- Je ne fais rien.
Il me regarde, il penche la tête sur le côté, comme un chien qui ne reconnaît pas ce qu'il voit. Long long silence. Il me montre les photos.
- Et ça c'est quoi ?
- Vous avez des preuves de quoi que ce soit ?
- Non.
- Ben alors ?
- Alors j'en ai pas, parce que je n'ai pas voulu en rassembler. Rassembler des preuves c'est comme ouvrir une piste à la montagne. C'est pour le premier que c'est le plus dur. Après, la trace est faite, c'est toujours plus facile. Alors je ne commence pas, pour ne pas faciliter le travail des autres.
- Et qui me dit que votre passé de père fouettard ne pas va rattraper votre actualité d'ange gardien ?
- Moi.
- C'est ça…
- En tant qu'ancien des archives, je peux encore aller et venir dans le service. J'ai sorti des comptes-rendus d'audience concernant Yvan Keller. J'ai signé sur le registre de sortie des documents. À la place des originaux, j'ai remis des photocopies. Tout à fait illégal. Pourquoi faire ça ? Parce que toute personne, enquêtant à nouveau sur des « décès suspects », si vous voyez ce que je veux dire…., devra passer par ces comptes-rendus, s'apercevra que ce ne sont pas les originaux, et finira par atterrir chez moi pour avoir des explications. À partir de là, je saurai d'où vient le danger.
- Comment vous êtes tombé sur tout ça ?
- Par Hélène, la fausse petite fille d'Émilie. Avant de faire appel à votre « coussin magique », elle voulait savoir si elle ne risquait pas de voir débarquer une famille, si Émilie n'avait pas malgré tout gardé un genre de contact avec son passé.
- Je peux vous assurer que non.
- Je vous ai couverte auprès d'Hélène.
- Et maintenant ?
- Maintenant rien. Je vais partir, je garde un œil sur vous. Vous continuez à faire ce que vous avez toujours fait. On mange ensemble de temps en temps. Vous ne dites rien à Sophie… Oui… pour Sophie, je sais aussi, je sais tout, je vous l'ai dit. Je suis votre garantie de pouvoir continuer en toute tranquillité.
- …
- C'est désagréable, hein ? C'est pas votre genre d'avoir besoin de garantie. Ça ne vous plaît pas du tout. Et bien ça, c'est beaucoup plus drôle que de vous livrer à qui que ce soit. Je vous l'ai dit, j'ai toujours mal supporté la connerie de certains de mes supérieurs. Tout flic qui se respecte a connu la tentation de passer de l'autre côté. Moi comme les autres. Mais cette manière-là. Elle est trop… pétillante. Voilà. Vous me faites pétiller le quotidien. Merci, et salut. Ha ! Comme preuve de ce que j'avance, je vais me compromettre moi-même. Je vous laisse payer, on fait une photo de nous deux, et vous ramassez toutes ces photos où j'ai laissé mes empreintes.

En deux temps trois mouvements, tout est fait.
Et il n'est plus là. Je regarde autour de moi. Tout est normal dans le restaurant. Le cuisinier me sourit. J'ai comme un doute sur la réalité de ce qui vient de se passer, mais les photos sont là.
Je me sens maudite.
Je vais me prendre un dessert.



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