- Damoclès au salon
Damoclès au salon
23 février 2011
Épisode 9 - Episode 9
J'aurais pu ne jamais savoir. Je n'aurais pas dû être là. Dans le protocole fixé avec Sophie, je ne suis jamais là lorsque la famille découvre le "décès" de la personne. Généralement je… "coussine" le soir, au moment du coucher, je pars comme si de rien n'était, et c'est quelqu'un de la famille qui fait "comme si" en arrivant le lendemain matin.
Mais ce jour-là, coup de fil panique de Sophie. La petite-fille d'Émilie, Hélène, ne tient pas le choc, elle est hystérique au téléphone. J'y suis allée. Sachant que pour cela je devrai probablement me faire encore plus discrète, si pas me faire oublier, pendant un certain temps.
Lorsque le médecin a demandé les renseignements pour établir le certificat de décès, j'ai dû m'asseoir. Il a demandé s'il s'agissait bien de Madame Emilie Langlois. Hélène lui a dit que non, sa véritable identité était : Andrée Chouart. Le médecin a relevé la tête. Sans demander explicitement des informations, discret comme tout bon médecin.
- Elle était juste la compagne de mon grand père. Émilie était son deuxième prénom, elle détestait "Andrée". Elle se faisait appeler Madame Langlois mais elle ne portait pas officiellement le nom.
- C'est rare à cette époque.
- Oui. Je crois qu'elle refusait de se marier. Mais mon grand père défendait que l'on aborde le sujet.
- Ils sont restés ensemble longtemps ?
Là c'est moi qui ai posé la question. Ça a été plus fort et plus rapide que ma prudence. J'ai eu peur qu'Hélène ne manifeste quoi que ce soit, mais pas du tout. Elle a souri, même.
- La bagatelle de 50 ans…. Je l'ai toujours connue, et je crois que ma mère aussi. Ma "vraie" grand mère est morte très jeune, en mettant au monde son troisième enfant.
- Et vous ne saviez rien de sa vie d'avant ?
- Ils faisaient tous les deux barrage au fait d'en savoir plus.
Et pour tout solde de l'affaire, c'est ce secret, multiplié par les deux femmes à son chevet, fausse et vraie petite fille, qui a pesé de tout son poids sur le coussin d'Émilie. L'histoire, moi, je peux la compléter.
En attendant je vais opter pour un pantalon noir et un petit
pull vert bouteille. Le vert bouteille me va bien. Il fait
ressortir la clarté de ma peau sans me donner mauvaise mine. Avec
la couleur de mes cheveux, c'est rêvé. Le pantalon souligne la
rondeur de mes hanches. Pourra pas dire que j'ai voulu le tromper
sur la marchandise en me faisant plus fine que je ne suis. Je ne
lui veux rien, je n'en veux rien, d'accord, mais on ne sait jamais.
Et un pantalon reste plus difficile à retirer qu'une jupe. Holà
holà, où je vais, moi, si je me laisse penser ?
Bon du côté du pull, rien à redire, moulant mais pas trop, le
décolleté en "v" suggère, sans dévoiler. Pas trop profond.
Le "v" affine le cou, c'est prouvé. J'ai bien fait de jouer
les bégueules. Il va devoir se tenir. Et moi je ne me sentirai pas
obligée de faire la sympa. Juste profiter de la soirée. J'espère
qu'il sera à l'heure…
En re-tricotant l'histoire de cette femme, que je venais de
tuer, j'ai compris pourquoi il fallait la tuer. Simple affaire
d'héritage. Le grand-père et la grand-mère fous d'amour l'un pour
l'autre ne s'étant jamais mariés, elle n'était rien pour lui aux
yeux de la loi. Le grand-père avait tout mis à son nom à elle, pour
la protéger, lui assurer un toit, et de l'argent . Avec document
chez le notaire comme quoi, à la mort d'Émilie, tout revenait aux
enfants. Les enfants qui en avaient maintenant besoin. C'est la
crise pour tout le monde… Je ne relèverai pas l'ironie qui veut que
ce soit précisément ce qui devait la protéger qui l'a condamnée… On
n'ose jamais prendre en compte la pourriture de l'humain à sa juste
valeur…
Et si Émilie ne s'était pas mariée, c'est parce qu'en tant
qu'Andrée elle l'était déjà, mariée. À mon grand-père à moi.
Émilie Langlois, de son vrai nom Andrée Chouart, est née en 1920. En 1938 elle est mariée, enceinte, à Maximilien Carrier qui n'est pour rien dans sa grossesse. Un « arrangement » pour éviter le scandale. Il lui en fait un autre dans la foulée, en 1940 elle a deux enfants, Maximilien qu'elle n'aime pas est d'un ennui que même la guerre ne vient pas distraire. En 1941, elle disparaît.
Exit Andrée Chouart, naissance dans la famille du mythe de la grand-mère rebelle qui n'a pas voulu sacrifier sa liberté, d'être et de penser, sur l'autel de la bienséance. Enfin, ça, c'est ce que je me suis raconté.
- Bon, Poulette, fini les salamalecs, si on parlait entre adultes ?
Est-ce que c'est bien à moi qu'il s'adresse ?
Est-ce que j'ai bien entendu ?
Jusque là, tout a été nickel, il était là avant moi, excellent de
choix de vin, nous sommes passés en toute amitié des "Chicons
caramélisés aux trompettes" aux "Blonds aux herbes au grill",
via le "Saint Marcellin aux mousserons" et même à l'audace de
la "Pastilla de pied de cochons aux pieds de moutons", nous
nous sommes régalés, partageant les plats dans une convivialité
chaleureuse.
Alors quoi ?
Alors il plonge la main dans ce que je devine être la poche intérieure de sa veste, et il en ressort une pile de photos. Il les étale sur la table, comme ça tombe, là où il y a de la place. Tous mes "coussins" sont là.
Les photos souvenirs que l'on distribue aux enterrements : Simone, Adélie, Lucie, Jeanne, Fernande, Germaine, et Emilie. Avec la grand mère de Sophie, huit fois 95 secondes, soit douze minutes et demie de mort en continu. Elles sont toutes là.
Je dois le regarder comme si j'allais m'évanouir, car bien que je sois assise, il me prend le coude.
- Tout va bien.











