- La peau de l'ours
La peau de l'ours
18 janvier 2012
Épisode 1 - Blanc impeccable
« C'est au moment du rut qu'il devient possible de tuer les plus beaux mâles. Malheureusement, cette chasse est interdite. »
Emile Lejeune, Le nouveau guide Marabout de la chasse
Blanc. Blanc impeccable. Au grain fin. L'œil à quelques
centimètres, on aperçoit la qualité, indéniable, du travail.
Certainement, le drap vient d'une manufacture soignée. Mais on peut
remarquer aussi qu'il vient d'être nettoyé à grandes eaux, avec les
meilleurs savons, et par des mains délicates. C'est un drap dans
lequel on aimerait s'étendre. Ce sont des mains délicates que l'on
aimerait saisir et emporter avec soi. Le genre de mains qu'on
demande, la gorge serrée.
Si l'on suit le sentier de ces mains, on distingue des bras,
guère trop velus, des bras comme il faut, et puis des épaules, un
cou qui s'embrasserait bien ma foi, un visage souriant. C'est
Michka, la belle Michka. Elle retourne le drap pour le blanchir un
peu plus s'il est possible. Les plaisanteries giclent dans le
lavoir, les filles s'encouragent, parlent d'amour, s'aspergent
d'eau, chantent en chœur des airs canailles et font comme exprès de
tortiller en cadence leur opulente anatomie au gré des va-et-vient
de la brosse, lorsqu'un homme du village traverse la rue.
Les hommes du village ne savent pas comment leur parler, aux filles
du lavoir. Michel ne sait pas comment parler à Michka. Elle rit si
fort. Et quand elle se penche pour frotter le drap, Michel sent
pousser en lui les premiers symptômes du mutisme.
Autour du lavoir, il y a le village, et autour du village des étendues et des étendues de toundra qu'on dirait infinies s'il n'y avait pas le marchand qui vient une fois par mois de Viliouïsk. Mais au village, personne n'a jamais été à Viliouïsk, et le marchand est un tel coquin qu'il serait bien capable de l'avoir inventée, cette ville.
Entre deux morceaux d'étendues de toundra, un renard polaire se
dit qu'il a faim.
Faisant un effort remarquable pour ne pas regarder du côté du
lavoir, Michel caresse son fusil et soupèse ses douilles. Il est
prêt. Il a graissé son arme toute la nuit, prié longuement devant
la photo de son père, la photo de la cheminée, celle où son père
montre fièrement l'oeil arraché à l'ours. Il a redit tout haut les
fables de La Fontaine que son père lui a apprises. Il plisse les
yeux. Le vent s'est levé. Cette chasse sera rude. Michel le sait.
Mais il doit l'accomplir, s'il veut devenir un homme. Les rires de
filles du lavoir semblent lui être cruellement destinés. C'est le
signal. Il part.










