- La peau de l'ours

Nicolas Marchal

La peau de l'ours

18 janvier 2012

Épisode 1 - Blanc impeccable

« C'est au moment du rut qu'il devient possible de tuer les plus beaux mâles. Malheureusement, cette chasse est interdite. »

Emile Lejeune, Le nouveau guide Marabout de la chasse


Blanc. Blanc impeccable. Au grain fin. L'œil à quelques centimètres, on aperçoit la qualité, indéniable, du travail. Certainement, le drap vient d'une manufacture soignée. Mais on peut remarquer aussi qu'il vient d'être nettoyé à grandes eaux, avec les meilleurs savons, et par des mains délicates. C'est un drap dans lequel on aimerait s'étendre. Ce sont des mains délicates que l'on aimerait saisir et emporter avec soi. Le genre de mains qu'on demande, la gorge serrée.

Si l'on suit le sentier de ces mains, on distingue des bras, guère trop velus, des bras comme il faut, et puis des épaules, un cou qui s'embrasserait bien ma foi, un visage souriant. C'est Michka, la belle Michka. Elle retourne le drap pour le blanchir un peu plus s'il est possible. Les plaisanteries giclent dans le lavoir, les filles s'encouragent, parlent d'amour, s'aspergent d'eau, chantent en chœur des airs canailles et font comme exprès de tortiller en cadence leur opulente anatomie au gré des va-et-vient de la brosse, lorsqu'un homme du village traverse la rue.
Les hommes du village ne savent pas comment leur parler, aux filles du lavoir. Michel ne sait pas comment parler à Michka. Elle rit si fort. Et quand elle se penche pour frotter le drap, Michel sent pousser en lui les premiers symptômes du mutisme.

Autour du lavoir, il y a le village, et autour du village des étendues et des étendues de toundra qu'on dirait infinies s'il n'y avait pas le marchand qui vient une fois par mois de Viliouïsk. Mais au village, personne n'a jamais été à Viliouïsk, et le marchand est un tel coquin qu'il serait bien capable de l'avoir inventée, cette ville.

Entre deux morceaux d'étendues de toundra, un renard polaire se dit qu'il a faim.
Faisant un effort remarquable pour ne pas regarder du côté du lavoir, Michel caresse son fusil et soupèse ses douilles. Il est prêt. Il a graissé son arme toute la nuit, prié longuement devant la photo de son père, la photo de la cheminée, celle où son père montre fièrement l'oeil arraché à l'ours. Il a redit tout haut les fables de La Fontaine que son père lui a apprises. Il plisse les yeux. Le vent s'est levé. Cette chasse sera rude. Michel le sait. Mais il doit l'accomplir, s'il veut devenir un homme. Les rires de filles du lavoir semblent lui être cruellement destinés. C'est le signal. Il part.



Page suivante