- La peau de l'ours
La peau de l'ours
22 février 2012
Épisode 6 - Dès qu'il s'élance
Dès qu'il s'élance, l'ours le plus
terrible de toute la Sainte Russie s'enfuit. C'est une ruse, Michel
le sait, mais il n'a plus le choix, il ne peut revenir en arrière,
il n'a plus que sa fureur, la mort au bout de sa lame. Il veut
montrer à l'ours qu'il n'aura jamais peur de lui.
Il court tout le jour, et il court toute la nuit, ce qui revient au
même. Il n'y a plus d'arbre, pas plus que de buisson. Tout est
horizontal et blanc. Le vent gagne en ardeur et dresse des paquets
de neige sur la route de Michel, un rideau de gifles blanches, des
mains qui cherchent à le faire choir, à le retenir, mais Michel ne
cesse de courir. Il n'y voit plus rien, hormis les traces fraîches
de son ours, des traces bien nettes. Il tranche le blizzard avec
son couteau et se fraie un passage vers le nord. Il sait qu'il va
mourir, mais il n'a pas peur, alors il crie, il chante, il insulte
le vent lui-même, il éclate de rire, il hurle à tue-tête le nom de
Michka, il pleure le blanc de son dos nu, qu'il n'a jamais vu,
qu'il ne verra jamais, puis il rit à nouveau, car personne
n'offrira à Michka l'amour qu'il lui a offert, personne d'autre ne
viendra mourir aux confins des étendues infinies pour elle,
personne d'autre ne s'élancera à la poursuite du plus terrible ours
de toute la Sainte Russie avec un couteau pour elle, Michka, belle
Michka !
Subitement, le vent tombe. En un instant.
Michel n'avait jamais entendu parler de ces ouragans volages.
Encore ivre de sa course, il s'arrête. A ses pieds, et devant lui,
il n'y a plus d'empreinte. Plus la moindre trace de l'ours. Il se
retourne. Derrière, il y a les marques qu'il suivait. Elles se sont
arrêtées en même temps que lui. Il peut voir à des verstes et des
verstes de distance, car le temps est vraiment superbe à présent.
Aucun ours, ni devant, ni derrière. Que du blanc. Du blanc
impeccable. Au grain fin. Il n'a jamais vu un blanc pareil. Il a
l'impression qu'une main délicate vient tout juste de le lisser. Il
s'avance. Devant lui, à quelques pas, c'est la fin de la terre.
Nette. Tranchée au couteau, la terre finit à quelques pas de
Michel. Il n'ose regarder au-delà. Il ferme les yeux. Un reste de
vent lui caresse l'oreille et lui murmure quelques mots.
Devant, c'est fini. Derrière c'est l'étendue blanche et lumineuse,
et puis la tempête, et puis la toundra, peu à peu les étendues
redeviennent infinies. Quelque part un renard blanc dévore un
corbeau imprudent, délicieusement farci au fromage. Ensuite, après
son village et les étendues infinies, il ne sait pas, il n'a jamais
été voir, le marchand raconte qu'il y a une ville qui s'appelle
Viliouïsk, et certains touristes apportent des livres de France,
très loin, plus loin encore.
Michel sait qu'il est temps de rentrer maintenant.










