- La peau de l'ours

Nicolas Marchal

La peau de l'ours

25 janvier 2012

Épisode 2 - Il part

Il part et déjà le village est loin derrière lui. C'est que dans cette région du monde, tout paraît lointain - à vrai dire étendu, et infini. Encore quelques verstes et il atteindra le lieu où l'ours est apparu pour la dernière fois, au pied de cet arbre funeste où son père a un jour connu la gloire, et un autre jour connu la mort.

Il ne peut s'empêcher de penser à son père. Il est vrai que quand on randonne dans de telles étendues, on a le loisir de méditer, même quand on est sur la piste de l'ours le plus terrible de toute la Sainte Russie, et qu'il convient de ne méditer que d'un oeil, et d'en garder un bien vif pour les empreintes et les signes de danger. Son père avait longtemps été la risée du village, et donc des filles du lavoir. Il passait pour le dernier des crétins. Personne au village ne se faisait arnaquer avec autant d'empressement que le père de Michel, et si vous vouliez jouer un bon tour à quelqu'un, il était le candidat désigné d'office. Il avait contracté un mariage blanc avec une fille-mère désoeuvrée qui lui avait laissé Michel en couches, et avait emporté ses maigres économies. Il n'avait réussi, de toute sa carrière de vendeur de peaux, à s'en faire payer qu'une seule, et encore, en monnaie de singe. Il avait accepté d'échanger une magnifique peau d'ours contre un ridicule petit recueil de fables d'un certain La Fontaine, un Français. Le riche touriste qui s'était égaré, avec attelage et valetaille, avait trouvé au village un motif de se réjouir du temps qu'il avait perdu dans la toundra.
C'est dans ce recueil, que son père emportait partout et citait à tout propos, le connaissant par coeur, que Michel avait appris à lire. Les filles du lavoir riaient beaucoup, et bruyamment, quand passait dans la rue ce père écervelé déclamant des vers à son fils qui avait l'air aussi borné que lui. Il se rappelle que son père oubliait tout quand il lisait La Fontaine. Il oubliait de manger et de dormir. Il répétait à Michel : tu sais, le blanc après La Fontaine, c'est encore du La Fontaine.

Michel arrive au pied de l'arbre. Il est temps de dîner, mais il n'a pas faim, aussi il abandonne son morceau de fromage sec à un corbeau qui croasse par là. Au pied de cet arbre, son père avait un jour arraché l'oeil de l'ours. Il faisait le mort pour le tromper, l'ours lui avait reniflé l'oreille, et le couteau avait jailli. L'ours terrible avait fui pour la première fois de sa vie d'ours, et le père de Michel connut la gloire. Mais cela ne dura pas longtemps, car il ne put s'empêcher de raconter que l'ours lui avait murmuré quelques mots à l'oreille. Les éclats de rire fusèrent, et les filles retournèrent au lavoir. Michel vit alors son père repartir pour l'arbre, furieux. Il ne revint pas.



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