- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
05 octobre 2011
Épisode 6 - Ainsi Zoé orpheline
Ainsi Zoé orpheline.
Zoé pupille. Emancipée. Pas moins écorchée vive. Elle pour qui le
monde est scène obscène, la sienne propre de scène n'appréhende que
les gens de dos, dans le noir avec le pinceau ardent de sa musique
fomentée grinçante et qui scie, émeut, révulse. S'y plante,
invariable et tantrique, une trace qu'elle avive thème ouvert,
plaie pulsante. Jamais fiction. Parce qu'elle est désastre de
l'enfance, son enfance. Des travées de ses partitions musicales
sourd la redite d'un accord instable de neuvième mineure, un peu
snob, qui frappe. Et tout le reste est fumée devant ce petit
reste-là, reste d'elle minuscule, itératif, éclatant, grillé : ce
sont trois syllabes qui reviennent, modales : Pépita. Acerbe
facétie .
- Trop inquiète, jusqu'à la terreur pour ne pas faire un enfant.
Pépita n'était pas un accident.
Accroupie sur le traversin rêche, dans la mansarde louée par Léo,
mise au pic du frisson de l'aveu, Zoé, verticalisée, raconte le
pire, toupille en sa raison émondée, cherchant l'écarlate :
- Scandale suprême qui m'a fait huer Dieu : la mort de Pépita. A
six ans. Elle est tombée du haut d'un pont. J'avais vingt ans à
peine et déjà réduite en miettes.
Tant de malédictions sur la tête d'une si jeune femme. Pourquoi ?
Léo qui boit ses paroles tente de se recruter ; il a la nausée dure
; il fixe Zoé et mange son regard, ce frêle éclair bruissant.
- Pépita je l'ai conçue dans l'instantané, un soir de fugue avec un
vagabond magnifique. Tout de suite volatile Pépita se plaisait à
funambuler. Dès ses premiers pas elle chatoyait, à peine
obstinée, plutôt pugnace, en son mutisme d'acrobate qui s'avérait
lumineux silence. Non je n'ai pas été fécondée coupable. Au
contraire. J'étais prisonnière de l'obsession que le foeticide
solidifie à jamais le passé. Fonde l'ignoble révolu. Bras en croix,
Pépita je l'ai extirpée de mon ventre. Si son destin était la
révolte, le mien était de survivre : je le toisais avec
l'étonnement simulé de la vipère devant le miroir.
Elle poursuit, monocorde, rauque, torve, que les monstres de
Milosevic n'ont pas réussi leur tâche de périclitement complet de
sa race. Pépita violence de chair douce résistait à sa place,
vivait, morfondue, accablée mais, sur sa corde, sûre qu'elle
n'avait à viser que l'équilibre. Ame autiste. Jamais de perche.En
une solitude contrefaite de monstration funambule, elle jonglait
avec sa fragilité à elle-même intolérable, au point
qu'absorber le vide ventriloque, c'était me dire la bonne aventure
: sa fin cabotine qu'une félicité mutique toujours abrogeait. Petit
cauchemar debout. Psychose frémie. Défrication terrée dans son
silence même.
- Sur la rambarde branlante du pont de chemin de fer elle a gobé le
vertige, glissant son pas tendu, petitement, avec majesté. Et ses
yeux d'anthracite étincelaient pour me pénétrer : fronde à
charbons. « Non ! Pépita, descends !… » Je l'ai appelée à toute
force, démontée d'angoisse mais elle, braconnant l'opaque,
toisait le vent luciférien comme à lui suspendue. L'ai-je saisie ou
affolée ? Fâcheux appel car Pépita a tangué, basculé,
défenestrée de son vaste ciel à elle. Je l'ai vue tomber, atome
dérisoire, se disloquer sur les rails rouges…
Savoir ? Le fléau de ses bras ne défiait personne.
Comme frappée d'embolie Zoé revenait sur ce fatal déséquilibre, sa
tragédie. Mais qu'est-ce qui était tragédie ? La chute ou déjà
l'enjambée au superbe glissando ?
Tragédie aussi le pouce et l'index
d'Orlando enfoncés aux luettes, comme un fœtus qu'on lui eût poussé
dedans le cou pour l'étouffer deux fois ? Les hyènes de
Mladic déchiquetaient tout le monde des vivants et leurs fantômes
encore et encore: ils revenaient en horde remettre en pièces
mon enfant, leurs bottes martelant la ferraille du pont sans
relâche.
- A coups de rabot funèbre ma musique rafale ; son fond est
d'obusiers, son vacarme de deuil délicat : c'est ma scansion contre
l'inique et qui réengendre la mélodie torréfiée des yeux de
Pépita.
Ainsi Zoé se pense-t-elle protégée contre le futur indigne, mais
c'est un sursis factice. Il ne lui fera pas oublier la machine
impassible des génocidaires. Elle tient à sa cicatrice qui bée
Pépita, sa fille. Maudite.
Fourberie du sort aux implorants
artifices. Face à la femme blessée, Léo qu'envahit un glacement
vaste marche de long en large dans la mansarde étriquée, ne
balbutie même pas. Il n'a rien à dire tandis que Zoé profère
telle une pythie qui reculerait l'épilogue. Parfois c'est
chuchoter et le son passe mal les dents serrées ; parfois elle
reste court, aphasique : ce sont des haltes chancelantes
d'éthéromane qui s'effarouche en s'éveillant. Par laps,
semblent hasardeusement rouler en sa gorge les notes
râcheuses d'une chanson. Souffre-t-elle toujours plus ?
Ah qu'il aimerait la voir vraiment malade et que le récif ourlé de
sa bouche cueille son infirmité d'homme ! Au degré où il est épris
d'elle il sent que l'existence va devenir très épineuse. Pourtant,
aphone puisqu'il redoute tellement de blesser un silence si rebiffé
qu'il absorbe entière une mère meurtrie, Léo maintient par le sien
la turbulence, tel le dormeur éberlué qui rue, ratant la dernière
lune.
De but en blanc, le cheveu en faucille sur les tempes, Zoé demande
une cigarette. Il n'en a pas, s'avoue d'une stupidité insigne .
Non. Il n'est pas à sa place ici et elle doit le sentir. Issue de
secours :
- Sortons en chercher, Zoé.
- Non. Pas envie que tu me remorques dans la crapule de mon
quartier. Non plus d'aller bosser. Je suis un nœud fermé. Le monde
m'écœure. Laisse-moi ici… Et reste près de moi.
Léo ne se bute pas et tout bas se met à fredonner « Miss
catastrophe », un truc de Benjamin Biollay, en cognant le
mur, au rythme de son impotence. Mais la physionomie de la
jeune femme resplendit mieux de l'exténuation qui lui cerne les
yeux : son regard le cingle, l'approfondit, déjà redoutable.
Dehors, le ciel couleur de boue souille la tabatière et leur
barque, il le sent, gréée de voiles folles, va en
franchir la houle dans une seconde.
Léo s'est approché. Avec une douceur extrême il étend Zoé sur le
lit, Zoé dont l'expression est celle d'un courage en fuite. Teint
blême, presque offensant. Elle est brisée. Lui, il est perdu et
s'en réjouit, ignorant complet de ce qui lui arrive.
Autour d'eux le gris de la pièce se délure des lueurs d'une
lampiote capiteuse ; le papier peint à motifs floraux se fripe où
Léo compte les roux pétales tandis que s'assoupit l'Eurydice,
comme une phrase.
Sur ce magnifique visage éreinté trémulent des rides : tantôt
elles assaillent la plage du front, tantôt elles troublent
l'éminence des pommettes au fier relief. Une parole tue émeut le
charnu des lèvres. Et puis dans un souffle Zoé
reprononce « autisme »… Que signifiait pour Pépita ce mot-là.
Du coup Léo imagine la petite magicienne, ondoyant avec une
sûre fragilité sur la bomme qui la porte à vingt mètres du ballast
; il mire la danseuse qu'attise un imminent envol ruser avec
l'oscillation devenue illogique torsion quand l'appui sur l'air
libre advient gouvernail. Pépita. Pépita non pas déréelle
équilibriste, mais perle dense de pensées archaïques lues un jour
dans les yeux de sa mère. Sorcière au petit pied douée
d'animisme qui, en une seconde, fait de sa vie une métaphore, une
calligraphie. Se trompe-t-elle de dialogue avec son tout
jeune corps ? Voilà. Lente, esquissée plus qu'écrite, l'allure
ailée choisie tout à l'heure se cale soudain sur le vide. L'essor
adouci n'est qu'un vacillement sans cri . Sans refuge. En elle
enclose la fillette devient oiseau que ne poursuivait aucun
chat.
Clameur éparse en la chute. Chaos. Pépita n'a pas voulu tomber,
simple elle a achevé son faux pas en courbe
constellée.. Est-ce cela la paix du premier ventre ?
Assommé de vertige Léo s'abat, sommeil de plomb brutal qui le
traîne par les cheveux vers de fauchants délires où se
retortillent, lubriques, sept nains au chibre crochu joutant une
Blanche-Neige à fine carrure, décapitée. Jamais en trac, ce
cauchemar ne dégingande pas mais il est moins terrassant que le
récit de Zoé qui, elle, mord la poussière. Scindée. Désunie.
Inscrire Pépita en chaque chanson désormais c'est ne pas dire le
dernier mot.
Il fait nuit sourde maintenant,
c'est une mutilation.
Brusquement la chambre se déchire d'une stridence mortelle. Zoé, en
boule, convulse, se tord, en vrille toute. Elle se
dresse puis retombe répétant :
- le cutter ! le cutter !… mes empreintes… Léo ! Va le chercher ! …
Comprends !
Lorsque couchée sur l'agonique Orlando Zoé a vu la sauvagerie de
l'ignoble balafre, d'instinct elle a ôté ce manche à lame qui
obstruait, avec deux bouts de doigts, la bouche démolie : elle l'a
jeté loin de là, loin du corps tailladé, en mugissant.
Et Léo de se rendre compte, enfin. Il s'électrise.
Si les enquêteurs découvrent le cutter avant lui, les empreintes
mèneront droit à Zoé. Et Kervellin clôturera, en extase , le
dossier majeur de sa carrière. Hâve et pâteux, Léo est devenu
pur écho. Le ton perçant, supplicatif du testament le
dope.
- Dans la cour, près des sacs à ordures. C'est là…
Secouer Georges.
Rabrouer l'Hannibal étalé en travers de la chattemite. Extorquer
les clefs de voiture.
Durant ces quelques minutes de suraction, la pensée schizophrène de
Léo chevauche la double monture du romancier délirant et de
l'illusionniste polarisé par l'amour. Sans balancer il se propulse
vers le Posada, louvoyant à pleins tubes sur cette torchère, phare
de sa ronflante passion. Car il irait au pire feu pour Zoé.
D'ailleurs, le sait-il, il y va !
D'autres, avant elle, ont sûrement pensé devoir farfouiller le lieu
du crime, douaner, lécher ce site d'épouvante, abomination de la
désolation.
Et le tacot de se braquer en hoquetant sur ce fond de ville pourri,
l'urgence commandant à Léo prestesse et sagacité puisqu'il
s'agit de barboter au nez et à la barbe des flics l'arme du crime.
Pas la seule. En trombe, il coupe les artères citadines quasi
désertes, bleues de l'humide hiver, négociant sur deux roues
branlant mou tous les virages rencontrés jusqu'à cette rue des
clous, celle du bar à musique. Empire de Zoé.
Effervescence au zénith, le conducteur s'arrache de la Fiat
exsangue et son humeur culbuteuse, maugréeuse risquerait de
décourager son zèle quand, subitement, se trahit un véhicule en
fourche sur le trottoir, devant le Posada, tous feux éteints.
- Merde ! la bagnole banalisée des flics… Ça sent l'inspecteur
Vandenkiste !
Au diable la parano, il ne fera pas demi-tour. Malgré que cette
flotteuse gouaille des guirlandes bicolores lui joue le jeu de
l'interdit - et elles encerclent tout le bastringue - Léo
outrancier se goberge de l'enceinte, comme tout curieux un
peu macabre, comme tout lèche-cadavre invétéré né des copulations
entre chacal et cancrelat, et paré à battre sa queue métronomique
sur la moindre crotte maléficiée. Il s'arme de robuste
indiscrétion, de folle témérité et outrepasse. Il marche au
détritus, à la madéfaction de l'excrément.
L'Apache contourne l'escalier de
ciment, dérape souvent, accoste le parking où l'atteint de
plein fouet l'acide remugle des immondices. Le voilà pif fourré au
vif de l'agir utile. Il va devoir gadouer, défanger le gâchis
breneux et vite fait, exhumer l'outil délictueux. Un regard
circulaire excluant tout espion, il se met à quatre pattes, presque
content de renifler des dix doigts ce monceau crado. Il sarcle,
fouit, maille, puis rame à coups de coude, comme le rugby-man
exhorté fourgonne la mêlée …et trouve. Plutôt, il tombe nez dessus.
Il empoche.
- Hola !Qu'est-ce que vous foutez là, vous ? … Tiens, mais
c'est vous Saint Dizier !
Vandenkiste l'a reconnu !
Léo va-t-il rétorquer qu'il a perdu ses lunettes ?











