- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

05 octobre 2011

Épisode 6 - Ainsi Zoé orpheline

Ainsi Zoé orpheline.
Zoé pupille. Emancipée. Pas moins écorchée vive. Elle pour qui le monde est scène obscène, la sienne propre de scène n'appréhende que les gens de dos, dans le noir avec le pinceau ardent de sa musique fomentée grinçante et qui scie, émeut, révulse. S'y plante, invariable et tantrique, une trace qu'elle avive thème ouvert, plaie pulsante. Jamais fiction. Parce qu'elle est désastre de l'enfance, son enfance. Des travées de ses partitions musicales sourd la redite d'un accord instable de neuvième mineure, un peu snob, qui frappe. Et tout le reste est fumée devant ce petit reste-là, reste d'elle minuscule, itératif, éclatant, grillé : ce sont trois syllabes qui reviennent, modales : Pépita. Acerbe facétie .
- Trop inquiète, jusqu'à la terreur pour ne pas faire un enfant. Pépita n'était pas un accident.
Accroupie sur le traversin rêche, dans la mansarde louée par Léo, mise au pic du frisson de l'aveu, Zoé, verticalisée, raconte le pire, toupille en sa raison émondée, cherchant l'écarlate :
- Scandale suprême qui m'a fait huer Dieu : la mort de Pépita. A six ans. Elle est tombée du haut d'un pont. J'avais vingt ans à peine et déjà réduite en miettes.
Tant de malédictions sur la tête d'une si jeune femme. Pourquoi ? Léo qui boit ses paroles tente de se recruter ; il a la nausée dure ; il fixe Zoé et mange son regard, ce frêle éclair bruissant.
- Pépita je l'ai conçue dans l'instantané, un soir de fugue avec un vagabond magnifique. Tout de suite volatile Pépita se plaisait à funambuler. Dès ses premiers pas elle chatoyait,  à peine obstinée, plutôt pugnace, en son mutisme d'acrobate qui s'avérait lumineux silence. Non je n'ai pas été fécondée coupable. Au contraire. J'étais prisonnière de l'obsession que le foeticide solidifie à jamais le passé. Fonde l'ignoble révolu. Bras en croix, Pépita je l'ai extirpée de mon ventre. Si son destin était la révolte, le mien était de survivre : je le toisais avec l'étonnement simulé de la vipère devant le miroir.
Elle poursuit, monocorde, rauque, torve, que les monstres de Milosevic n'ont pas réussi leur tâche de périclitement complet de sa race. Pépita violence de chair douce résistait à sa place, vivait, morfondue, accablée mais, sur sa corde, sûre qu'elle n'avait à viser que l'équilibre. Ame autiste. Jamais de perche.En une solitude contrefaite de monstration funambule, elle jonglait avec sa  fragilité à elle-même intolérable, au point qu'absorber le vide ventriloque, c'était me dire la bonne aventure : sa fin cabotine qu'une félicité mutique toujours abrogeait. Petit cauchemar debout. Psychose frémie. Défrication terrée dans son silence même.
- Sur la rambarde branlante du pont de chemin de fer elle a gobé le vertige, glissant son pas tendu, petitement, avec majesté. Et ses yeux d'anthracite étincelaient pour me pénétrer : fronde à charbons. « Non ! Pépita, descends !… » Je l'ai appelée à toute force, démontée d'angoisse mais elle, braconnant l'opaque,  toisait le vent luciférien comme à lui suspendue. L'ai-je saisie ou affolée ? Fâcheux appel car Pépita a tangué, basculé,  défenestrée de son vaste ciel à elle. Je l'ai vue tomber, atome dérisoire, se disloquer sur les rails rouges…
Savoir ? Le fléau de ses bras ne défiait personne.
Comme frappée d'embolie Zoé revenait sur ce fatal déséquilibre, sa tragédie. Mais qu'est-ce qui était tragédie ? La chute ou déjà l'enjambée au superbe glissando ?

Tragédie aussi le pouce et l'index d'Orlando enfoncés aux luettes, comme un fœtus qu'on lui eût poussé dedans le cou pour l'étouffer deux fois ?  Les hyènes de Mladic déchiquetaient tout le monde des vivants et leurs fantômes encore  et encore: ils revenaient en horde remettre en pièces mon enfant, leurs bottes martelant la ferraille du pont sans relâche.
- A coups de rabot funèbre ma musique rafale ; son fond est d'obusiers, son vacarme de deuil délicat : c'est ma scansion contre l'inique et qui réengendre la mélodie torréfiée des yeux de Pépita.
Ainsi Zoé se pense-t-elle protégée contre le futur indigne, mais c'est un sursis factice. Il ne lui fera pas oublier la machine impassible des génocidaires. Elle tient à sa cicatrice qui bée Pépita, sa fille. Maudite.

Fourberie du sort aux implorants artifices. Face à la femme blessée, Léo qu'envahit un glacement vaste marche de long en large dans la mansarde étriquée, ne balbutie même pas. Il n'a rien à dire tandis que  Zoé profère telle une pythie qui reculerait l'épilogue.  Parfois c'est chuchoter et le son passe mal les dents serrées ; parfois elle reste court, aphasique : ce sont des haltes chancelantes d'éthéromane qui s'effarouche en s'éveillant. Par laps, semblent   hasardeusement rouler en sa gorge les notes râcheuses d'une chanson. Souffre-t-elle toujours plus ?
Ah qu'il aimerait la voir vraiment malade et que le récif ourlé de sa bouche cueille son infirmité d'homme ! Au degré où il est épris d'elle il sent que l'existence va devenir très épineuse. Pourtant, aphone puisqu'il redoute tellement de blesser un silence si rebiffé qu'il absorbe entière une mère meurtrie, Léo maintient par le sien la turbulence, tel le dormeur éberlué qui rue, ratant la dernière lune.
De but en blanc, le cheveu en faucille sur les tempes, Zoé demande une cigarette. Il n'en a pas, s'avoue d'une stupidité insigne . Non. Il n'est pas à sa place ici et elle doit le sentir. Issue de secours :
- Sortons en chercher, Zoé.
- Non. Pas envie que tu me remorques dans la crapule de mon quartier. Non plus d'aller bosser. Je suis un nœud fermé. Le monde m'écœure.  Laisse-moi ici… Et reste près de moi.
Léo ne se bute pas et tout bas se met à fredonner « Miss catastrophe »,  un truc de Benjamin Biollay, en cognant le mur, au rythme de son impotence. Mais  la physionomie de la jeune femme resplendit mieux de l'exténuation qui lui cerne les yeux : son regard le cingle, l'approfondit, déjà redoutable. Dehors, le ciel couleur de boue souille la tabatière et leur barque, il le sent,  gréée de voiles folles, va en  franchir la houle dans une seconde.
Léo s'est approché. Avec une douceur extrême il étend Zoé sur le lit, Zoé dont l'expression est celle d'un courage en fuite. Teint blême, presque offensant. Elle est brisée. Lui, il est perdu et s'en réjouit, ignorant complet de ce qui lui arrive.
Autour d'eux le gris de la pièce se délure des lueurs d'une lampiote capiteuse ; le papier peint à motifs floraux se fripe où Léo compte les roux  pétales tandis que s'assoupit l'Eurydice, comme une phrase.
Sur ce magnifique  visage éreinté trémulent des rides : tantôt elles assaillent la plage du front, tantôt elles troublent l'éminence des pommettes au fier relief. Une parole tue émeut le charnu des lèvres. Et puis dans  un souffle Zoé  reprononce « autisme »… Que signifiait  pour Pépita ce mot-là. Du coup Léo imagine la petite  magicienne, ondoyant avec une sûre fragilité sur la bomme qui la porte à vingt mètres du ballast ; il mire la danseuse qu'attise un imminent envol ruser avec l'oscillation devenue illogique torsion quand l'appui sur l'air libre advient gouvernail. Pépita. Pépita non pas déréelle équilibriste, mais perle dense de pensées archaïques lues un jour dans les yeux de sa mère. Sorcière au petit pied  douée d'animisme qui, en une seconde, fait de sa vie une métaphore, une calligraphie. Se trompe-t-elle de dialogue avec son  tout jeune corps ? Voilà. Lente, esquissée plus qu'écrite, l'allure ailée choisie tout à l'heure se cale soudain sur le vide. L'essor adouci n'est qu'un vacillement sans cri . Sans refuge. En elle enclose la fillette devient oiseau que ne poursuivait aucun chat.
Clameur éparse en la chute. Chaos. Pépita n'a pas voulu tomber, simple elle a achevé son faux pas  en courbe  constellée.. Est-ce cela la paix du premier ventre ?
Assommé de vertige Léo s'abat, sommeil de plomb brutal qui le traîne par les cheveux vers de fauchants délires où se retortillent, lubriques, sept nains au chibre crochu joutant une Blanche-Neige à fine carrure, décapitée. Jamais en trac, ce cauchemar ne dégingande pas mais il est moins terrassant que le récit de Zoé qui, elle,  mord la poussière. Scindée. Désunie. Inscrire Pépita en chaque chanson désormais c'est ne pas dire le dernier mot.

Il fait nuit sourde maintenant, c'est une mutilation.
Brusquement la chambre se déchire d'une stridence mortelle. Zoé, en boule, convulse, se tord,   en vrille toute. Elle se dresse puis retombe répétant :
- le cutter ! le cutter !… mes empreintes… Léo ! Va le chercher ! … Comprends !
Lorsque couchée sur l'agonique Orlando Zoé a vu la sauvagerie de l'ignoble balafre, d'instinct elle a ôté ce manche à lame qui obstruait, avec deux bouts de doigts, la bouche démolie : elle l'a jeté loin de là, loin du corps tailladé, en mugissant.
Et Léo de se rendre compte, enfin. Il s'électrise.
Si les enquêteurs découvrent le cutter avant lui, les empreintes mèneront droit à Zoé. Et Kervellin clôturera, en extase , le dossier majeur de sa carrière. Hâve et pâteux, Léo est devenu  pur écho. Le ton perçant, supplicatif  du testament le  dope.
- Dans la cour, près des sacs à ordures. C'est là…

Secouer Georges.
Rabrouer l'Hannibal étalé en travers de la chattemite. Extorquer les clefs de voiture.
Durant ces quelques minutes de suraction, la pensée schizophrène de Léo chevauche la double monture du romancier délirant et de l'illusionniste polarisé par l'amour. Sans balancer il se propulse vers le Posada, louvoyant à pleins tubes sur cette torchère, phare de sa ronflante passion. Car il irait au pire feu pour Zoé. D'ailleurs, le sait-il, il y va !
D'autres, avant elle, ont sûrement pensé devoir farfouiller le lieu du crime, douaner, lécher ce site d'épouvante, abomination de la désolation.
Et le tacot de se braquer en hoquetant sur ce fond de ville pourri, l'urgence commandant à Léo prestesse et  sagacité puisqu'il s'agit de barboter au nez et à la barbe des flics l'arme du crime. Pas la seule. En trombe, il coupe les artères citadines quasi désertes, bleues de l'humide hiver, négociant sur deux roues branlant mou tous les virages rencontrés jusqu'à cette rue des clous, celle du  bar à musique. Empire de Zoé.
Effervescence au zénith, le conducteur s'arrache de la Fiat exsangue et son humeur culbuteuse, maugréeuse risquerait de  décourager son zèle quand, subitement, se trahit un véhicule en fourche sur le trottoir, devant le Posada, tous feux éteints.
- Merde ! la bagnole banalisée des flics… Ça sent l'inspecteur Vandenkiste !
Au diable la parano, il ne fera pas demi-tour. Malgré que cette flotteuse gouaille des guirlandes bicolores lui joue le jeu de l'interdit - et elles encerclent tout le bastringue - Léo outrancier se goberge de l'enceinte, comme tout  curieux un peu macabre, comme tout lèche-cadavre invétéré né des copulations entre chacal et cancrelat, et paré à battre sa queue métronomique sur la moindre crotte maléficiée. Il  s'arme de robuste indiscrétion, de folle témérité et outrepasse. Il marche au détritus, à la madéfaction de l'excrément.

L'Apache contourne l'escalier de ciment, dérape souvent,  accoste le parking où l'atteint de plein fouet l'acide remugle des immondices. Le voilà pif fourré au vif de l'agir utile. Il va devoir gadouer, défanger le gâchis breneux et vite fait, exhumer l'outil délictueux. Un regard circulaire excluant tout espion, il se met à quatre pattes, presque content de renifler des dix doigts ce monceau crado. Il sarcle, fouit, maille, puis rame à coups de coude, comme le rugby-man exhorté fourgonne la mêlée …et trouve. Plutôt, il tombe nez dessus. Il empoche.
-  Hola !Qu'est-ce que vous foutez là, vous ? … Tiens, mais c'est vous Saint Dizier !
Vandenkiste l'a reconnu !
Léo va-t-il rétorquer qu'il a perdu ses lunettes ?



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