- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
14 septembre 2011
Épisode 3 - Allo LSD ? Ici Franck.
- Allo.
- Allo LSD ? Ici Franck.
- Je m'en doutais, il n'y a qu'une grue comme toi pour m'appeler LSD.
- Qu'est-ce que tu fabriques ? On t'attend ici.
- J'suis claqué. Trop de trucs à finir…
- Comme de pioncer sans doute. Et claqué d'avoir apporté hier matin au procureur Desmet - Van Achter ton rapport complet !
- Desmet - Van Achter, ah oui, le Portugais…
- Finaude pas, LSD. Le proc' est furax. Moi c'est pire. Tu as une excuse ?
- Une réaction chromatographique qui a tout à fait loupé sur l'échantillon de sérum refilé à Jeannot. Mauvais tube de prélèvement ; milieu de transport impropre. Désolé. Excuse du peu.
- Tu dégoises quoi là, feignasse ?
- Tout doux, Franck ! Naufrage technique. Point. Barre.
- Magne-toi, ou ça va craindre pour ton grade !
- Donne-moi une heure ou deux et je te fais ça. Patience à l'empereur. Salut.
Sans attendre la répartie de toute façon ordurière du boutonneux cuistre, Léo, d'une volée rabat-rogne, claque au sol le portable.
- Toujours l'art de me faire grimper au mur, ce jobard !
Depuis ce croupion de matinée sur le square où Zoé l'a jeté comme un mégot, le chimiste échaudé a quelque peu dérivé, le cerveau livré à sa propre curée, au préjudice majeur des tâches officielles ; ainsi, ladite analyse à réaliser sur le sang d'un junker décanillé a bel et bien été sabotée, moins par une erreur de soluté que par son exécrable état mental, corollaire du silence radio de Zoé. Bah !
Mal en point, vaseux, moisi d'anxiété, il s'était résigné, honte bue, à frapper à la porte de Z'Arlette, consciencieuse copine rude à l'ouvrage - professionnel s'entend - au bon cœur légendaire, seule juponnée de l'Institut de Médecine Légale où il travaillait.
Eprise de ce Léo aux yeux d'un bleu éperdu, arctique, telle bosseuse constituait le pilier vibreur du labo, à peine plus ancienne que lui dans ce service hyperspécialisé de la toxicochimie. Si elle ne faisait que la chaste admiration de Léo, elle n'avait non plus cueilli un seul sensitif suffrage de la part de l'équipe masculine qui nonobstant l'idolâtrait pour son petit fuyant menton si accueillant, ses oreilles en pointe mais toujours à l'écoute, son succulent zézaiement qui rassurait tout le monde. Cela dit, Z'Arlette n'était pas chez elle.
- Suis-je nul, elle trime sûrement depuis l'aube au labo !
Au désespoir, le talon raclant les marches, Léo s'oriente chez Georges, seul capable de le renseigner sur les agissements de la trépideuse disparue. Les neurones en cohue, inquiet jusqu'au tournis, il n'est plus qu'un sac d'émotions en marche et quoiqu'il se garde jamais de mendier, il s'apprête à cuisiner le cabaretier à outrance.
- Dis-moi, le Posada, c'est quoi ? Cache-trafic, couverture, écran ?
- Tes desseins clairs-obscurs sont lisibles comme le phare de Plouhinec. Rajuste ton cap,Léo. Prends ceci.
Les feux discordants qui torréfient Léo ne s'adoucissent qu'au troisième ballon ; ses excès d'impatience, sa famine de vérité immédiate le désemparent au point de lui conférer cette allure d'échappé d'asile qui ne déplaît d'ailleurs pas au gros Georges.
- Remets les pupitres en ordre dans ta classe, Léo ,tu prends l'eau.
Mais imbibé du franc éthyle, l'homme pressé revogue déjà, s'effrène sur la rapide foulée de celle qui s'efforçait, montée sur ses bottillons cuir écarlate, de se tenir à sa hauteur. Pourquoi ses tympans grésillent-ils encore et davantage au tintement des talons hauts que scandait le souffle chamadé de la coureuse à cadence décalée ?
Pourquoi la fragrance de l'haleine, la vitesse de son regard noir l'assaillent-elles à pleines méninges ? Il est survolté. Il est cuit.
- Tu savais que je me pointerais ici… hein Georges ?
Tâtant la rondeur de l'air à la quête du parfum manquant, Léo tète à rebours l'atmosphère maussade et si prégnante qui baignait le square ; il en regrette, mourant, l'égosillement culotté des moineaux et il s'extermine à se le répéter.
- L'éternité n'est pas nutritive. Je suis morniflé. La fièvre.
- Cesse tes déclamations, collégien, et va la voir nom de Dieu !
- Comment ça la voir ? Où ? Comment ?
Interloqué, Léo a plus de bonheur d'intention soudaine que de fortune assurée. Le défi de Georges l'étrille tout en le faisant patauger godasses rabattues dans la mouise ; la dindonnière suffisance du tavernier cependant ameute sa surfine intuition.
- Le Posada est un boxon musical que ne fréquentent que des initiés du vrai rock tendance hip-hop revisité par des talents pointus qui s'y produisent en alternance avec des exhibitrices d'un style plus trash.
Le sang de Léo ne fait qu'un tour de piste ; résistance tabassée.
Adieu recherche, toxiques de mort, fadaises judiciaires, adieu grossièretés de Franck que ne coupent que le ramdam de ses bruits préférés : le slam kurde et le rap aztèque ! Adieu Z'Arlette. Je fonce.
- Que le jean-foutre de Franck se démerde avec Jeannot, ce fakir maso !
Par les carreaux Léo s'expatrie.
Le ciel est au plus bas, zingué ; minuit en plein midi. Un vent de steppe. Des escouades de freux rasent les pavés direction le pont, pour aller le canarder de guano, induisant sur-le-champ chez l'observateur présage et œuvre de pénétration. Aucun retour. Railleur et cabotin, le destin se trace tout seul, torche en main. Et, réduit au pépin, le cœur de Léo plonge à pic.
- Mais Zoé avait évoqué un vrai métier. C'est quoi ça, Georges ?
- Tu y vas, tu lui demandes. Je sais une chose, elle y tient très fort.
Puisque Georges le daube, trop goguenard, Léo bat en retraite et ronchonne, tenaillé par l'idée fixe de galoper au square. Il se dérate droit dessus. Zoé, il s'en souvient, s'était engagée dans la ruelle sud puis, très vite, en se retournant cent fois, s'était éclipsée sous un porche, fluide comme une fuite, le laissant tout nu avec ses perplexités fades.
Le défaut de l'un peu plus à toujours vouloir frictionne l'apôtre et lui fait mal, malgré que la prédilection pour l'aventureux le gagne petit à petit, jusqu'à submerger tous ses affects. Même s'il se sent grotesque, même si sa démarche fleure l'inanité, il piste l'ombre qu'inassumait un fantôme trop ardent et, depuis le banc pourri de leur si courte halte jusqu'au coin de la rue en question, il renifle chaque pavé, comme un clebs.
Aucun olibrius qui soit pour peser ici sur l'ambiance mais distrait, Léo bute sur une chienne accroupie qui pissait, hilare, sur le réverbère du coin. Quelle violence ne se fait-il pas pour retenir le coup de botte qu'il flanquerait au roquet ! Surtout que l'animal, rauque de félicité, en guise de merci lui évacue au lance-pierre deux étrons secs et nauséabonds avant de se retirer, sur trois pattes, un rictus de démon sur les crocs jaunis.
Quel plan qui ne soit une disgrâce gaffeuse, un malheur chanceux ? Léo va. Que lui veut-il et de quel droit à cette fille trop compliquée pour lui ? Mystère du péril, menace de l'énigme, attrait de l'abîme, tous ces ingrédients dont il raffole dans son job ici tonnent comme nécessaire provocation.
Il le sait, il n'a jamais été qu'un gugusse, une huître aux enjeux de noce. Le lui prouvent ses rêves itératifs et maculateurs où rappliquent en boucle sept nains vicelards roulant une bamba de luxure, à qui débraillera le mieux la princesse. Comme jadis quand on le punissait, Léo, crâne entre les poings peste, moutard incompris, gamin de merde.
En crépitation, il s'avance sur la porte ciblée. Pas de sonnette. Il frappe, il percute sec. Aucune réponse. Personne dans l'étroit immeuble. Pas un chat dans la rue. Le salut est-il dans le métro, dans la foule ? Il vénère depuis toujours l'hébétude des cohues qui impatronise l'anonymat.
Debout, il s'accroche à la main courante du compartiment, l'échine tout autant tripotée par la scansion des rames que par ses oscillations mentales. Fiction ? Le tour de la ville, il le fait dix fois,vingt fois, au guet des passantes qui auraient quelque allure ingambe telle que… Mais rien ne surgit. A confier à ce désœuvrement actif et fallacieux tout le soin de faire couler le sablier de sa nervosité, il ne gagne qu'en gabegie intérieure. En revanche, les heures saumurent plus épaisses,plus torves sur sa hargne. Le front refroidi par la vitre du wagon, il se repasse les images en trois dimensions d'Erik Dietman, artiste qu'il chouchoute en ceci qu'il possède le chic de mélanger le mol et le raide, d'y coller surtout des intitulés gaiement épileptoïdes de sismographes pour têtes épilées. Vive la plastique du fugace, le coup de poing qui étonne et qui fâche ,déglingue de l'inconscient collectif au bénéfice du coït mental.
Zoé le fâche aussi ; c'est vers elle qu'il se dépêche car la nuit est tombée, enfin, avec la condensation d'un agir, avec la désublimation de son obnubilante rengaine : rejoindre le Posada et sa gouailleuse sphinge aux chevilles cousues de nerfs, aux yeux mots-croisés. Compulsion d'effets-chocs.
Dans ce quartier au délabrement juteux qui sent les moules-frites rédimées, le visiteur du soir manque dix fois de rebrousser chemin quand soudain le tringle une pénible impression. Des zébrures sillent le ciel de poisse, y découpent en lugubres mâchicoulis les mansardes. Là-bas, ce qui l'atteint au cœur est un carrousel de feux bleu-rouge éclairant des ambulances, des bagnoles de police qui turbinent toutes en fanfare. Surtout l'intrigue ce cordon d'uniformes tatoués fluo, en cercle autour d'une forme allongée, un long corps humain qu'on cache à l'instant sous une méchante loque. Léo bondit. On le contrarie illico et il sursaute :
- Ça s'est passé devant le cabaret artistique. Tous arrêtés là-dedans ! Saletés !
Nausée. Dans ce quidam cynique qui le scorpionne, Léo vient de reconnaître le cloporte à visière jaune de l'autre soir.











