- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
31 août 2011
Épisode 1 - Chez Georges
Léo, excédé, le cheveu en jachère passe le pont du chemin de fer. De l'autre côté, les premières habitations. Soir mauve. Morne nuit. Il marmonne, jure long et arrête ses imprécations lorsqu'il distingue l'enseigne faiblarde d'un estaminet. « Chez Georges ». A cette heure, pour sûr, le patron est sur le point de fermer.
Moite, l'homme pressé franchit la porte qui, sous la poussée, cliquote comme un lustre. Pénombre. Odeur de pipe. Or, la salle n'est pas déserte. Accoudées au zinc mais lui tournant le dos, deux silhouettes : un rustaud énervé à casquette jaunâtre, allure de poseur de bombe ou de colleur d'affiches porno, plonge dans sa chope ; à une enjambée gamberge une fille, cheville électrique, nuque d'oiseau. Elle a tout de suite pivoté et braque sur l'arrivant deux yeux noirs, vibratiles. Dans l'instant elle a jaugé l'étrangeté amusée, l'ahurissement racé du quidam. Elle va pour lancer une vanne douce quand Georges, un gros chauve à moustache, débouche du réduit, son bras droit fend le rideau galipoteux mais s'articule prestement avec l'autre bras pour essuyer, jusqu'à l'user, un verre à bière grand format. Au nouveau, il dégoise :
- Vous êtes perdu, fiston ? Je vous sers quoi ? Mais vite, ce coup sera le dernier, après ça j'monte au pieu.
Ce disant il lance une sibylline œillade à la jeune femme, laquelle d' ailleurs ne tient pas à la remarquer. Quant au louche bonhomme à la visière molle, il se constate de trop et le fait sentir ; sur un rot sonore en guise de salut, il tourne les talons, lâche sa pièce, vide le plancher. Son regard de fêlé a le temps cependant de glacer Léo, même de l'ébouriffer et d'un trait, pour se remettre, il absorbe le jus presque noir, grimace :
- Il n'y a pas trop de flics qui rôdent par ici, à cette heure. Ça ne me dirait rien d'en rencontrer !
- Z'inquiétez pas, ils m'ont à la bonne ici… Vous avez tué quelqu'un ? Vous êtes en cavale ?
Il ne s'agit pas de sombrer et Léo, agité :
- Auriez-vous de quoi loger cette nuit un voyageur de commerce ?
- Quel genre, votre commerce ? Où sont vos valisettes ?
- Je suis placeur en livres rares. Je ne les charrette pas avec moi.
- Ce n'est pas un palace ici, tudieu ! … Soit, je peux faire une exception pour un intello. Si ce n'est que pour une nuitée…
- Là, vous me sauvez. C'est combien la chambre ?
- Sous les tuiles… exiguë… sans confort extravagant, disons quinze euros. Petit déjeuner exclus. Payable d'avance.
- Comme vous y allez ! Bon. D'accord. J'ai pas le choix.
Léo n'a aucune envie d'échanger un mot de plus, le propos serait trop litigieux, sans valeur et périlleux en pareille circonstance. Déjà Georges rabat la lourde loque, passe en premier dans le couloir vers l'escalier tortu qui mène à la mansarde et son pas massacre chaque planche.
La fille n'a pas cessé d'observer Léo, de le sonder ; un sourire de biais allume sa belle bouche, comme au plaisir de jouer quelque rôle dans une pièce dont le décor, l'éclairage, les figurants lui plaisent d'entrée de jeu. La musique plus tard ! Georges la croit comédienne : baratin aisé, accent flûté, sens de la répartie, petites fesses souples comme des larmes de crocodile, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un zeste d'intuition. Ce gars hirsute, en vrille, belle gueule, elle l'a campé tout de go.
- I'm'botte…
Et une petite goulée rose perle sur sa langue.
L'esprit aussi vif à supputer des suites que le penchant à imaginer le geste alimenteur, Zoé s'est parée en alerte, elle sent vite que son mental de trapéziste risque là de se ressourcer. Avec ou sans la félonie du désir, prompte à la vésanie des possibles où elle adore plonger cru, elle se met à saliver sa surprise face au gros rideau sale. Compulsivement son esprit caracole. C'est l'amour pour un seul qui l'intéresse. Et l'amour d'un seul. Mais ce n'est pas encore arrivé.
Un coup de botte dans le comptoir pour signaler qu'elle se tire, une torche de plus à son foulard de marque autour du cou et elle s'en va, à reculons, sans pouvoir détacher les yeux des fanons de velours où danse encore l'ombre du gars. Décantation. Chimie des images. Comment ordonner ces évocations en s'épargnant le vertige du trop peu ? Une malédiction la jette sur l'asphalte ; son pas de course vise le pont ferroviaire.
Léo a crapahuté derrière son hôte qui pouffe comme une chaudière émotive. Le bouiboui en réalité figure le donjon d'un hôtel assez borgne ; ses graffitis qui arrosent les murs du couloir le truffent d'idées équivoques, certains croquis salaces le font péter de rire. Ouf ! Trop las, il n'a pas le loisir de les scruter tous ni celui surtout d'épiloguer sur les derniers instants, moins encore sur la mine étonnée, combien énigmatique de la fille du bar. Au souvenir de l'autre personnage, ce patibulaire, un frisson froid lui cingle l'échine. Macqué.
Léo s'engonce dans la taie baveuse. Sommeil de granit. Fausse repose toutefois car des nains au sexe marbré jaillissent, itératifs, fendant la croûte des vitres dans une figuration obscène qui se débride, une saga lubrique dont tout psychanalyste adorerait la séquence vraie.
- C'est quoi le vrai, docteur ? Dites-moi le vôtre, vous aurez le mien et pour un prix plus modique !…
Le ricanement tonnerre d'une fille poinçonne le rêve suivant pour l'en éjecter vite fait. Un nœud de plus dans le foulard pâle, un sourire franc qui toise et soyeusement s'insinue. De ce coma Léo s'expulse en nage. D'emblée, il se vérifie. Puis s'extirpe du sommier grinçant, dévale sur le palier, droit vers les commodités avant de dégringoler les trois étages.
Dix heures craquent sur la pendule.
Cul en l'air, des verres, des chopes, des cruches patrouillent et, derrière, l'épais Georges, de la mousse dans le poil, goguenarde :
- Pas trop tôt ! Vous gueulez pas mal dans vos nuits, mon gaillard ! Allez, je vous offre la jatte de café ! Vous avez l'air d'un lionceau moderne qui me plaît. C'est mon jour de générosité. Six février.
- Merci, m'sieur. Je crevais de faim, j'allais bouffer l'oreiller, même si…
- Appelle-moi Georges
- Oui. Georges… comment ?
- Rien que Georges. Pour les amis.
- Et pour les flics…
- Itou. Je ne me méfie de personne, même pas des hurluberlus imberbes ou presque qui flânent avec le vent dans le dos par chez moi.
- Salubre, le vent ! Moi, c'est Léo.
- Ton baratin me chipote, Léo. Tes fameux bouquins de luxe… C'est pour rigoler, non ? Ils sont où ?
- Je dispose d'un hangar, hors les murs. J'ai la folie de farfouiller chez les vieux libraires qui, à l'aise, me servent des textes soufflants d'auteurs rares et me dégotent parfois des ouvrages rutilants dans leur chamarre de cuir … Parfum de bête délicat.
- Le rapport entre ces bouquins chics et ton air si peu commercial… Tu me trimballes, non ?
- Le rapport ? L'attirance ! Et la paix marchande. L'intime des conflits.
- Tu délires, non ?
- Parlons d'autre chose. C'est qui vos clients ? Ce type interlope, un peu flippant, pas votre copain tout de même ? Et la fille, somptueuse allurée, ce regard feu, cette boule de nerfs… ?
- Je crains un peu pour cette aventurière, mon vieux.
- Quoi ! On la menace ? Qui ? Vous savez son nom ?
Un fracas de ferraille les interrompt tout net.










