- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
02 novembre 2011
Épisode 10 - Detoxy
Fut-il dans l'agenda des peuples une époque comme celle-ci où la
nécessité d'être médiocre ait été si indécemment requise pour
occuper un poste clé ? Léo rumine : confisquer le chavignol des
autres pour le débiter en fiches, s'obstiner à extraire des
helminthes du fond de culotte des bouseux hors-la-loi, ânonner
jusqu'à l'amphigouri le jargon juridique pour reluire, tout cela ne
sent-il pas, chez Aldegonde, la moisissure type sous la huppe qui
se veut au top, et s'en tape, des principes ?
- Allons, pas de place pour la compassion mais pour le châtiment
durable et le lynchage du lièvre !
Tout en marchant, il se récure la tête, hue au passage Franck
Estenné, son chef direct, nauséabond tringleur, incapable de
camionner de l'esprit, ni de se délester de son ordure
intellectuelle et dont la bouche pue le croupion. A chaque foulée
sur la croûte neigeuse, rebelote, il se figure, comme dans un film
cauchemardesque, la naine Kervellin, à l'ambition dépravée,
s'adonner à ses pertinacités de roquet, à ses anathèmes et , en
courroux :
- Quelle suffisante dindonne, bonne à faire du kayak avec ses
toqués de la matraque !
Aigre crépuscule lissant l'inquiétante gelée des vitres. Léo cingle
la bruine rafalée de bise ; il pense à celle qui, près du pont,
claudiquait, fuyant la carriole en feu sous le chaos des
réverbères. Il se la redessine, cristaux sur les cils, la femme
truffée d'éclipses qui taillait sa voie, bonnet bas sur le front,
bottillons rouges à talons consonnants. Lorsqu'il l'accompagne dès
sa sortie du Centre, ambuler contre elle c'est déjà lui faire
l'amour, c'est comme hurler autour d'une permanente fontaine vouée
aux ciels. Avec Zoé, aucun rempart, tout est vrai. Il se surprend à
glapir, mais son cri, couiné ici pour l'appeler, ne fait se
retourner aucun passant. L'entraille à vif, il la rejoint, rue des
Clous. Tous feux éteints maintenant, Zoé subit le feu impudent du
difficultueux Léo, si impatient d'elle et qui, rongé de souffrante
jalousie, cette maladie honteuse réservoir clos de sa
bêtise, tente de transperçantes illusions, de bifurquer, de
s'essayer ingénieux, alors qu'il n'est que bêtement
possessif.
- Ma cervelle est en panne. Merde, l'amour n'est pas un talent
!
Pas question de s'avouer vaincu . Il s'en remet à la surfine
qualité païenne de l'intuitive Zoé dont les yeux brillent au ras
des paupières. En lui frôlant le cou, il dégote une apostrophe
:
- Pourquoi turbiner sur ce ponton social qui s'appelle « Detoxy »
?
- Y a pas de mystère. Je m'occupe de l'atelier « corps brut à
l'ouvrage ». Je livre des gammes comme lampe de poche. Tous libres
de corps et pensée gratuite.
- L'anatomie, c'est le destin… quel pulpeur a dit ça ?…
- Le corps, doublure de l'âme en pas de vis… Et tutti quanti. Quand
le symbole et la mort par overdose se passent le mot, autant que ça
se fasse en musique. On invente. On se répète. On rame dans
le pilaf. Art sans flashes, sans la récup' à Dubuffet.
Léo peut-il s'immiscer en cet univers fugitif, lui le scientifique
clé sur porte pour qui la folie ne serait jamais que le slalom d'un
tas de neurones en dérape, l'art un agrément pour ego circuité et
les artistes des allumés avec malice et ironie intéressantes…
tels les deux Francis, Alys et Picabia, qui le font
sourire ?
- Les paumés ont besoin d'un œil de trop. J'en use, cadeau de
Pepita que je réserve pour les addicts aux drogues, ceux que
Gilbert assimile à des jouteurs qui mentent jusqu'à la fin de la
pièce ; conception émargée… pas vraiment la même que celle des
psychiatres, chignoleurs de méninges, blindés de préjugés et
de tunes pour lesquels l'art est une kermesse qui peut rapporter
gros. Particulièrement celui des fous :voyez Prinzhorn !
- Certains juristes, même combat ?
Léo pense à la moukère chérie, la Kervellin : comment peut-elle
piger le moindre iota à ce discours quintessentiel, elle pour qui,
au mieux, Zoé est un cas, un cas très dangereux, à zinguer tout de
suite ?
- Gilbert, le copain de Georges qui travailla au Darfour et au
Tchad avec lui, en en revenant mutilé a fondé ce Centre. Son avis ?
Quand les intoxiqués s'en sortent, c'est de biais, par surcroît,
sans trop le savoir : s'ils se remettent à vivre, c'est un plus. Tu
comprends que les livreurs d'électrochocs en série et les
dispensateurs de piquouzes qui mettent l'épiphyse en
veilleuse voient dans « Detoxy » un lieu pourri, à raser au
plus vite, trop inaptes qu'ils sont à croire au dialogue, cette
sorte de morse entre les artistes-poissons et les
thérapeutes-marins. Sa besogne, Georges la revendique comme
courroie de transmission, dans la liberté crue d'inventer, de se
gourer. Ou de la fermer.
- Tu es sûre que tes soignés à la dérive pensent faire de l'art
avec toi, que ça leur dégagera une issue de secours ?
Léo ravale sa salive : il se sait là un parfait imbécile, un puceau
mental qui vient d'assister à sa propre débâcle, à
l'éboulement de son arsenal d'idées préformatées. Ses opinions
toutes cuites sentent mauvais la frite.
- Léo, tu es un lanciné, confisqué par quelque chose…
Dehors le blizzard glace les laborieux pressés du soir, sourds et
spongieux dans leurs chaussettes. A lentes enjambées le long du
trottoir, ficelé dans sa parka élimée, Ferko surveille ; il tient
le coup malgré sa rhinite. Allègre aussi, il pavoise, troufion en
sonnette à ce poste avancé : au bénéfice de Zoé, il fait un guet
attentif. Comme ce mêle-tout a déjà vu Boricz il peut donc,
de très loin, voir venir ses grosses fesses. Il l'a même applaudi
au Posada après un ramdam cacophonique où ses ampères décoiffaient
! Lui, l'osseux Ferko, devant ce rockeur en acier trempé se sentait
quelque chose de l'effrayant cannibale et de la star, tout à la
fois. Avatar glouton rentré, petit couillon qui se shoote de sounds
electro comme de blanche colombienne, il admire et honnit Boricz.
Et pour l'amour de Zoé, il le décapiterait ! C'est en quelque
sorte vouloir encore lui ressembler.
Minuit et plus.
La lune cisaille au bout de l'horizon mort.
A son ivresse d'éclaireur en mission commandée, le minus au nez
gercé ignore qu'il est chasseur chassé car, tandis qu'il arpente le
glacis, quelqu'un l'observe : Boricz ! Planqué, joyeux d'aller au
meurtre, le roué sue à se saumurer les aisselles et se ramasse. Il
n'en peut plus.
- Comment me calmer, nom de Dieu !
Au fond de sa poche branle un manche : son knout à cran d'arrêt
qu'il chipote et pelote, comme une souris. Ça va faire mal !
- Un : j'élimine ce bouffon, ce faux-cul groupie que j'ai jeté cent
fois du bar tant il faisait mouiser le peuple ! Deux : je prends le
pactole, cette salope ! La totale.
Taïaut ! Il va fondre sur son gibier qui, à deux pas, se mouche
dans sa capuche, se rince la luette au pinard, bref, a l'œil
tellement mouillé qu'il n'y voit goutte. Ah comme il l'adore, cet
affable sot qui parade devant lui, giguant un pas en avant, deux
pas en arrière, trois pas sul' côté… en fredonnant : « il était un'
bergère qui allait au marché… » ! Et revoilà un pas en avant
et…
Il n'y aura pas de pas en arrière. Boricz a bondi. L'idiot
s'affaisse sur le verglas, cou fendu de part en part, la glotte
sautillant aux cadences du sang giclé. Il neige rouge sur la jaune
casquette du fantoche qui, à peine égorgé et qui convulsionne
encore, est balancé dans le soupirail d'une épicerie voisine. Le
pouf est si mou que la chute n'ameute personne.
Or plus féru de crime que ravi de son exploit, Boricz lance un pas
de deux, se frotte les pouces, s'enfile une rasade de schnaps avant
de lécher son coutelas succuleux. Mais le vilebrequin de sa machine
infernale qui l'obsède derechef, le jette au portillon du jardin à
l'abandon. Ô que ce Centre est mal subsidié ! Il y est venu jadis,
non qu'à l'époque il caressât l'idée d'une thérapie - analyse-t-on
l'homme de Cromagnon ? - mais afin de coller Zoé au plus près.
Heureusement Zoé se méfiait, un body guard la couvrait sans trêve.
Cette fois, le harceleur la tient. Et bien.
Elle a laissé monter au dortoir le dernier patient qui, à
l'occasion, hérite du job de concierge. Quant à Boricz, après avoir
lorgné l'extinction progressive des lumignons du gîte, il sort de
l'ombre et progresse tout en s'imaginant l'art-thérapeute
délicieuse , un peu nerveuse, renouer sa tresse en
torche, s'étirer féline, verrouiller les armoires puis décrocher sa
pèlerine. Plus énervé, il ébranle la serrure des cuisines. Aucune
réaction. A pas de loup, il gravit aussitôt les marches qui
chuintent, son ardeur infâme faisant la courte échelle à sa brigue
de tuer.
Son essor carnassier ricane . Tout à coup sa démence s'emballe au
point qu'elle le propulse, jubilatoire, au premier palier où, sous
la porte, fuse un rai de lumière douce. Impétueux, l'élan défonce
le panneau. Dans l'arène, naseaux écumants, le porc braque Zoé qui,
bouche bée, se cabre sur l'œil flambé de détraque qui la dévore.
Avec noblesse dans le défi, elle toise le bandard qui,
turgide, graisseux, pestilentiel de vice, dodine. Qui la charge.
Elle ne cille point. Ils tombent lourdement. Agacé par la frondeuse
attitude, l'assaillant s'empêtre quand, à la renverse, Zoé accroche
le tiroir du bureau. Y traînent crayons, flûtiaux, compas,
pinceaux… attirail de l'artisan. Prompte, elle s'empare d'une
pointe sèche, roule de côté. Elle ose alors nommer son bourreau
dans un soupir de soumission vague :
- Mon Boricz, je t'attendais !
Le fou, sur les coudes, ouvre la gueule, interloqué. Sa convoitise,
fers en l'air, l'a mis en porte à faux contre le siège. Ses bras
cherchent vite un appui, ses yeux comme des phares lâchent des
salves noires. Le dragon va faire feu de toutes ses pièces. Altéré
de noce rutique, pris d'une voracité de chair qu'amplifie
l'arrogance de sa proie, il barrit, fond sur elle, groin béant,
visant la gorge. Voit-il seulement cette flamme bizarre dardée sur
lui qui déshabille la fille à l'arraché ? Entend-il, gémissante
:
- Boricz, vas-y ! Prends-moi ! Tue-moi !
La passion hoche l'animal et l'aveugle. Il mugit : un déclic … Zoé
lui plonge dans l'orbite le compas jusqu'à la garde. Fichée loin,
la pique taille le cervelet. Tétanos. Transe de singe.
Hoquet.
Un dernier spasme salue le flux des jus cérébraux d'un Boricz
foudroyé.
En alarme, Gilbert accouru a pu admirer, in extremis, la botte
en touche de Zoé fusiller la bête grimaçante. Il peste d'arriver
trop tard ; il eût tellement pris joie à fendre à coups de bêche
celui que l'apoplexie cloue en croix, à ses pieds, fini !
Vacarme dans l'escalier.
Surgit du monde, en trombe : Léo sur les pas de Georges, lui-même
poignant la queue d'Hannibal qui suit les mercenaires crochés aux
talons de Vandenkiste ! Les limiers débouchent les derniers, avec
Georges, au finish. Ils peinent tous les dix à faire basculer le
quintal du mort écrasant une Judith triumphans, une Judith
qu'ébahis ils voient glisser, se dresser, volter avec une indicible
élégance puis, d'un geste du condyle effacer quelque mèche
vagabonde de son front altier, enfin se rajuster, se couvrir la
poitrine avec pudeur. Le courage, apanage des femmes, saisira-t-il
les hommes ? Elle s'ébroue et les dévisage, chacun à son tour,
ensuite, sans un mot, elle passe devant les rabatteurs humiliés à
qui elle vient de souffler leur plus bel hallali.
Et la porte se referme sur leur médiocrité machiste ; sonnés, ils
n'ont plus qu'à cogiter dans l'empuantissement des poussières, des
hauzures et des sucs rachidiens coulant sur le tapis.
Tout est consommé.
Veines gorgées, le désir arc-boute l'homme sur le seuil des sens
même où l'accule un génie palpité, une Eve expertement femme qui,
en un instant, s'est faite boutefeu. La suave alerte réconcilie
l'attente, c'est une floraison accélérée où s'abouchent, sur
l'embase du chevet, les nudités labiées. Nus, se chevauchent les
manteaux poreux des chairs parmi le vermillon, l'amarante et
l'incarnat lorsque, fandango ductile, s'écrit sur la soie : océan.
Littorale embellie. Osculation sur l'ovale du lit.
La fenêtre sans rideaux élargit les houles qu'à la fois chantre et
orfèvre la femme du scandale délivre au ban du colosse d'argile.
Devant ses porphyres, tôt à bondir, tôt à darder, la cendre virile
resplendit ; retour.
Aux quatre horizons d'elle, Zoé s'écorche, s'effile, cercle,
caresse tout penser pour en retenir la perle sans nom, pour en
gorger sa nef avant de gagner des confins. C'est jeter, sibylline,
à l'amour disloqué l'inutile marée d'un équinoxe feint. Plus tard,
elle s'éloigne, confondue au pinceau des crêtes en ressac, entre
ciel diffus et affouillement. Elle est d'une douceur effroyable.
S'élèvent nonchalamment quelques gammes sopranes. Leurs mesures
éclaboussent, ultime iode, les rides de l'homme couché, lui offrent
corail, safran, madrépores avant de couler à pic, autres.
L'aube tarde, ses roues tirées par moins de chevaux qu'hier. Un incolore panache les trahit à peine, qui s'échevèle sur la forêt dépouillée, blanche d'eaux glacées que Léo fixe. Infiniment.










