- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

02 novembre 2011

Épisode 10 - Detoxy

Fut-il dans l'agenda des peuples une époque comme celle-ci où la nécessité d'être médiocre ait été si indécemment requise pour occuper un poste clé ? Léo rumine : confisquer le chavignol des autres pour le débiter en fiches, s'obstiner à extraire des helminthes du fond de culotte des bouseux hors-la-loi, ânonner jusqu'à l'amphigouri le jargon juridique pour reluire, tout cela ne sent-il pas, chez Aldegonde, la moisissure type sous la huppe qui se veut au top, et s'en tape, des principes ?
- Allons, pas de place pour la compassion mais pour le châtiment durable et le lynchage du lièvre !

Tout en marchant, il se récure la tête, hue au passage Franck Estenné, son chef direct, nauséabond tringleur, incapable de camionner de l'esprit, ni de se délester de son ordure intellectuelle et dont la bouche pue le croupion. A chaque foulée sur la croûte neigeuse, rebelote, il se figure, comme dans un film cauchemardesque, la naine Kervellin, à l'ambition dépravée, s'adonner à ses pertinacités de roquet, à ses anathèmes et , en courroux :
- Quelle suffisante dindonne, bonne à faire du kayak avec ses toqués de la  matraque !
Aigre crépuscule lissant l'inquiétante gelée des vitres. Léo cingle la bruine rafalée de bise ; il pense à celle qui, près du pont, claudiquait, fuyant la carriole en feu sous le chaos des réverbères. Il se la redessine, cristaux sur les cils, la femme truffée d'éclipses qui taillait sa voie, bonnet bas sur le front, bottillons rouges à talons consonnants. Lorsqu'il l'accompagne dès sa sortie du Centre, ambuler contre elle c'est déjà lui faire l'amour, c'est comme hurler autour d'une permanente fontaine vouée aux ciels. Avec Zoé, aucun rempart, tout est vrai. Il se surprend à glapir, mais son cri, couiné ici pour l'appeler, ne fait se retourner aucun passant. L'entraille à vif, il la rejoint, rue des Clous. Tous feux éteints maintenant, Zoé subit le feu impudent du difficultueux Léo, si impatient d'elle et qui, rongé de souffrante jalousie, cette  maladie honteuse  réservoir clos de sa bêtise, tente de transperçantes illusions, de bifurquer, de s'essayer ingénieux, alors qu'il n'est que bêtement possessif.
- Ma cervelle est en panne. Merde, l'amour n'est pas un talent !
Pas question de s'avouer vaincu . Il  s'en remet à la surfine qualité païenne de l'intuitive Zoé dont les yeux brillent au ras des paupières. En lui frôlant le cou, il dégote une apostrophe :
- Pourquoi turbiner sur ce ponton social qui s'appelle « Detoxy » ?
- Y a pas de mystère. Je m'occupe de l'atelier « corps brut à l'ouvrage ». Je livre des gammes comme lampe de poche. Tous libres de corps et  pensée gratuite.
- L'anatomie, c'est le destin… quel pulpeur a dit ça ?…
- Le corps, doublure de l'âme en pas de vis… Et tutti quanti. Quand le symbole et la mort par overdose se passent le mot, autant que ça se fasse en musique. On invente. On se répète.  On rame dans le pilaf. Art sans flashes, sans la récup' à Dubuffet.
Léo peut-il s'immiscer en cet univers fugitif, lui le scientifique clé sur porte pour qui la folie ne serait jamais que le slalom d'un tas de neurones en dérape, l'art un agrément pour ego circuité et les artistes des allumés avec malice et ironie  intéressantes… tels les deux  Francis, Alys et Picabia,  qui le font sourire ?
- Les paumés ont besoin d'un œil de trop. J'en use, cadeau de Pepita que je réserve  pour les addicts aux drogues, ceux que Gilbert assimile à des jouteurs qui mentent jusqu'à la fin de la pièce ; conception émargée… pas vraiment la même que celle des psychiatres, chignoleurs de méninges,  blindés de préjugés et de tunes pour lesquels l'art est une kermesse qui peut rapporter gros. Particulièrement celui des fous :voyez Prinzhorn !
- Certains  juristes, même combat ?
Léo pense à la moukère chérie, la Kervellin : comment peut-elle piger le moindre iota à ce discours quintessentiel, elle pour qui, au mieux, Zoé est un cas, un cas très dangereux, à zinguer tout de suite ?
- Gilbert, le copain de Georges qui travailla au Darfour et au Tchad avec lui, en en revenant mutilé a fondé ce Centre. Son avis ? Quand les intoxiqués s'en sortent, c'est de biais, par surcroît, sans trop le savoir : s'ils se remettent à vivre, c'est un plus. Tu comprends  que les livreurs d'électrochocs en série et les dispensateurs  de piquouzes qui mettent l'épiphyse en veilleuse voient dans « Detoxy » un lieu  pourri, à raser au plus vite, trop inaptes qu'ils sont à croire au dialogue, cette sorte de morse entre les artistes-poissons et les thérapeutes-marins. Sa besogne, Georges la revendique comme courroie de transmission, dans la liberté crue d'inventer, de se gourer. Ou de la fermer.
- Tu es sûre que tes soignés à la dérive pensent faire de l'art avec toi, que ça leur dégagera une issue de secours ?
Léo ravale sa salive : il se sait là un parfait imbécile, un puceau mental qui vient d'assister à sa  propre débâcle, à l'éboulement de son arsenal d'idées préformatées. Ses opinions toutes cuites sentent mauvais la frite.
- Léo, tu es un lanciné, confisqué par quelque chose…
 
Dehors le blizzard glace les laborieux pressés du soir, sourds et spongieux dans leurs chaussettes. A lentes enjambées le long du trottoir, ficelé dans sa parka élimée, Ferko surveille ; il tient le coup malgré sa rhinite. Allègre aussi, il pavoise, troufion en sonnette à ce poste avancé : au bénéfice de Zoé, il fait un guet attentif. Comme  ce mêle-tout a déjà vu Boricz il peut donc, de très loin, voir venir ses grosses fesses. Il l'a même applaudi au Posada après un ramdam cacophonique où ses ampères décoiffaient ! Lui, l'osseux Ferko, devant ce rockeur en acier trempé se sentait quelque chose de l'effrayant cannibale et de la star, tout à la fois. Avatar glouton rentré, petit couillon qui se shoote de sounds electro comme de blanche colombienne, il admire et honnit Boricz. Et  pour l'amour de Zoé, il le décapiterait ! C'est en quelque sorte vouloir encore lui ressembler.

Minuit et plus.
La lune cisaille au bout de l'horizon mort.
A son ivresse d'éclaireur en mission commandée, le minus au nez gercé ignore qu'il est chasseur chassé car, tandis qu'il arpente le glacis, quelqu'un l'observe : Boricz ! Planqué, joyeux d'aller au meurtre, le roué sue à se saumurer les aisselles et se ramasse. Il n'en peut plus.
- Comment me calmer, nom de Dieu !
Au fond de sa poche branle un manche : son knout à cran d'arrêt qu'il chipote et pelote, comme une souris. Ça va faire mal !
- Un : j'élimine ce bouffon, ce faux-cul groupie que j'ai jeté cent fois du bar tant il faisait mouiser le peuple ! Deux : je prends le pactole, cette salope !  La totale.
Taïaut ! Il va fondre sur son gibier qui, à deux pas, se mouche dans sa capuche, se rince la luette au pinard, bref, a l'œil tellement mouillé qu'il n'y voit goutte. Ah comme il l'adore, cet affable sot qui parade devant lui, giguant un pas en avant, deux pas en arrière, trois pas sul' côté… en fredonnant : « il était un' bergère qui allait au marché… » ! Et revoilà un pas en avant et…
Il n'y aura pas de pas en arrière. Boricz a bondi. L'idiot s'affaisse sur le verglas, cou fendu de part en part, la glotte sautillant aux cadences du sang giclé. Il neige rouge sur la jaune casquette du fantoche qui, à peine égorgé et qui convulsionne encore, est balancé dans le soupirail d'une épicerie voisine. Le pouf est si mou que la chute n'ameute personne.
Or plus féru de crime que ravi de son exploit, Boricz lance un pas de deux, se frotte les pouces, s'enfile une rasade de schnaps avant de lécher son coutelas succuleux. Mais le vilebrequin de sa machine infernale qui l'obsède derechef, le jette au portillon du jardin à l'abandon. Ô que ce Centre est mal subsidié ! Il y est venu jadis, non qu'à l'époque il caressât l'idée d'une thérapie - analyse-t-on l'homme de Cromagnon ? - mais afin de coller Zoé au plus près. Heureusement Zoé se méfiait, un body guard la couvrait sans trêve. Cette fois, le harceleur la tient. Et bien.

Elle a laissé monter au dortoir le dernier patient qui, à l'occasion, hérite du job de concierge. Quant à Boricz, après avoir lorgné l'extinction progressive des lumignons du gîte, il sort de l'ombre et progresse tout en s'imaginant l'art-thérapeute délicieuse , un peu  nerveuse,  renouer sa tresse en torche, s'étirer féline, verrouiller les armoires puis décrocher sa pèlerine. Plus énervé, il ébranle la serrure des cuisines. Aucune réaction. A pas de loup, il gravit aussitôt les marches qui chuintent, son ardeur infâme faisant la courte échelle à sa brigue de tuer.
Son essor carnassier ricane . Tout à coup sa démence s'emballe au point qu'elle le propulse, jubilatoire, au premier palier où, sous la porte, fuse un rai de lumière douce. Impétueux, l'élan défonce le panneau. Dans l'arène, naseaux écumants, le porc braque Zoé qui, bouche bée, se cabre sur l'œil flambé de détraque qui la dévore. Avec noblesse dans le défi,  elle toise le bandard qui, turgide, graisseux, pestilentiel de vice, dodine. Qui la charge. Elle ne cille point. Ils tombent lourdement. Agacé par la frondeuse attitude, l'assaillant s'empêtre quand, à la renverse, Zoé accroche le tiroir du bureau. Y traînent crayons, flûtiaux, compas, pinceaux… attirail de l'artisan. Prompte, elle s'empare d'une pointe sèche, roule de côté. Elle ose alors nommer son bourreau dans un soupir de soumission vague :
- Mon Boricz, je t'attendais !
Le fou, sur les coudes, ouvre la gueule, interloqué. Sa convoitise, fers en l'air, l'a mis en porte à faux contre le siège. Ses bras cherchent vite un appui, ses yeux comme des phares lâchent des salves noires. Le dragon va faire feu de toutes ses pièces. Altéré de noce rutique, pris d'une voracité de chair qu'amplifie l'arrogance de sa proie, il barrit, fond sur elle, groin béant, visant la gorge. Voit-il seulement cette flamme bizarre dardée sur lui qui déshabille la fille à l'arraché ? Entend-il, gémissante :
- Boricz, vas-y ! Prends-moi ! Tue-moi !
La passion hoche l'animal et l'aveugle. Il mugit : un déclic … Zoé lui plonge dans l'orbite le compas jusqu'à la garde. Fichée loin, la pique taille le cervelet. Tétanos. Transe de singe. Hoquet.
Un dernier spasme salue le flux des jus cérébraux d'un Boricz foudroyé.

En alarme, Gilbert accouru a pu admirer, in extremis, la botte en touche de Zoé fusiller la bête grimaçante. Il peste d'arriver trop tard ; il eût tellement pris joie à fendre à coups de bêche celui que l'apoplexie cloue en croix, à ses pieds, fini !
Vacarme dans l'escalier.
Surgit du monde, en trombe : Léo sur les pas de Georges, lui-même poignant la queue d'Hannibal qui suit les mercenaires crochés aux talons de Vandenkiste ! Les limiers débouchent les derniers, avec Georges, au finish. Ils peinent tous les dix à faire basculer le quintal du mort écrasant une Judith triumphans, une Judith qu'ébahis ils voient glisser, se dresser, volter avec une indicible élégance puis, d'un geste du condyle effacer quelque mèche vagabonde de son front altier, enfin se rajuster, se couvrir la poitrine avec pudeur. Le courage, apanage des femmes, saisira-t-il les hommes ? Elle s'ébroue et les dévisage, chacun à son tour, ensuite, sans un mot, elle passe devant les rabatteurs humiliés à qui elle vient de souffler leur plus bel hallali.
Et la porte se referme sur leur médiocrité machiste ; sonnés, ils n'ont plus qu'à cogiter dans l'empuantissement des poussières, des hauzures et des sucs rachidiens coulant sur le tapis.
Tout est consommé.

Veines gorgées, le désir arc-boute l'homme sur le seuil des sens même où l'accule un génie palpité, une Eve expertement femme qui, en un instant, s'est faite boutefeu. La suave alerte réconcilie l'attente, c'est une floraison accélérée où s'abouchent, sur l'embase du chevet, les nudités labiées. Nus, se chevauchent les manteaux poreux des chairs parmi le vermillon, l'amarante et l'incarnat lorsque, fandango ductile, s'écrit sur la soie : océan. Littorale embellie. Osculation sur l'ovale du lit.
La fenêtre sans rideaux élargit les houles qu'à la fois chantre et orfèvre la femme du scandale délivre au ban du colosse d'argile. Devant ses porphyres, tôt à bondir, tôt à darder, la cendre virile resplendit ; retour.
Aux quatre horizons d'elle, Zoé s'écorche, s'effile, cercle, caresse tout penser pour en retenir la perle sans nom, pour en gorger sa nef avant de gagner des confins. C'est jeter, sibylline, à l'amour disloqué l'inutile marée d'un équinoxe feint. Plus tard, elle s'éloigne, confondue au pinceau des crêtes en ressac, entre ciel diffus et affouillement. Elle est d'une douceur effroyable. S'élèvent nonchalamment quelques gammes sopranes. Leurs mesures éclaboussent, ultime iode, les rides de l'homme couché, lui offrent corail, safran, madrépores avant de couler à pic, autres.

L'aube tarde, ses roues tirées par moins de chevaux qu'hier. Un incolore panache les trahit à peine, qui s'échevèle sur la forêt dépouillée, blanche d'eaux glacées que Léo fixe. Infiniment.

 



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