- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

28 septembre 2011

Épisode 5 - L'aube ne déchire pas

L'aube ne déchire pas les écharpes de brume qui strangulent l'institution entre les murs de laquelle, clopin-clopant, flétri de fatigue et blafard d'appréhension Léo gagne l'étage mis à la disposition de la doucheuse Kervellin, juge d'instruction. Certes, il s'attend à une raclée de première, ses conclusions courant exactement à l'opposé des cannibales présomptions de ladite magistrate en exultation pathologique anticipée. Avant de frapper à son huis, il entend sa friction palmaire effrénée. Sapristi, elle se frotte les paluches pour crier sa victoire, la vache !

Pendant ce temps-là, brisée sur la banquette malpropre où elle a été isolée, sanglote Zoé. Frileusement sa mémoire hèle son sauveur d'hier, le malabar, elle lui fait de grands signes à lui qui, en pleine guerre du Kosovo, l'avait arrachée à la famine, la déréliction, la mort abjecte. Georges, sergent de l'unité d'assaut des forces mécanisées de l'OTAN, légionnaire  bardé de cicatrices et de médailles, bouillonne devant Pristina à peine reconquise et de haute lutte. A ses pieds gît, minable, la fillette dont le corps entier barbote dans la boue sanglante épandue autour d'une masse inerte, celle des corps mutilés de ses parents, de ses frères, tous décapités et à la hache par les Serbes très économes des munitions de kalachnikov. Asarcique, les joues caves et verdâtres, l'échine en marasme, à peine remue-t-elle, rampant d'épouvante à l'arrivée des nouveaux soldats et du malheur amplifié, s'enfouissant tel un orvet sous la défroque de sa mère. Combien d'heures, de jours s'est-elle terrée là, buvant la liqueur fétide pour survivre ? Elle va pourtant mourir. De nouvelles rafales éclatent, une bombe déflagre à dix pas de Georges. Vibre le béton : des chars lourds ! Ennemis ? Non. Plus sec le coup de départ des obus, plus amortie la strideur des chenilles. Une ténue suspiration, un mouvement imperceptible de la fillette font se déblayer sa mine terreuse. Dans l'ultime effort qu'elle fait pour se raidir, elle s'abat, rompue, au moment même où le sergent la cueille dans ses bras. L'orpheline désormais, il ne la lâchera plus.

Sans complexe, la juge mâchote un Crunch… ou est-ce un Léo ?
- Qu'avez-vous à m'offrir, Saint-Dizier ? Quelle drogue dans le sérum de la minable suspecte    numéro 1 ? Livrez-moi un résultat clinquant et qui rejoigne ce que Pissemière (Z'Arlette) a pu définir à partir du sang de la victime.
- Ah bon ! Qu'y avait-il chez l'Argentin égorgé, du thé aux pommes ?…
- Ne blasphémez pas ! Ce bateleur au passé connu de dealer saturait en ecstasy version croato-bulgare. La pire…
- Ou la meilleure… selon.
- Votre éthique chimique ne m'intéresse pas. Vous avez trouvé quoi ?
- Rien !
- Comment rien ? Vous vous moquez de moi ? Prenez garde, Saint-Dizier, vous savez à qui vous parlez ! La bêtise n'est pas mon fort. Allons, vos découvertes !
- Rien. C'est-à-dire aucune trace de produit illégal, illicite ou tabou. En revanche traces bulleuses de caféine, d'un zeste d'éthanol, d'un chouia de tétrahydrocannabitol, pour tout dire, des clopinettes couramment utilisées par nos lycéennes.
- Quoi ? Pas d'amphét', pas de PCP, pas de coke? Je rêve !
- Peut-être. Avez-vous assez dormi, Madame la Juge ?
- Sortez ! Mais d'abord, qui a effectué ces dosages ? Son nom. Tout de suite ! Je le veux.
- Votre serviteur, revu et corrigé par Pissemière… et le chef. Analyse béton, quoi !
- Impossible. C'est un complot. Ouste !
Et elle lui postillonne une grêle de biscuit noisetté à la binette.
- Navré, Madame la Juge.

Un maximal courroux empourpre le long pif d'Aldegonde qui n'a que ça de long et de saillant au demeurant. Mesurant 1,55 m et introduite dans la chicane de Thémis grâce à des pistons politiques, elle est en obligation de prouver quelque chose. Et là, humiliée, confondue, elle tourne de l'œil, elle trépasse. Son hypothèse en acier croule comme un château de cartes. La loi étant la loi, elle va devoir relâcher sur-le-champ la prévenue Z.X. En effet, une contre-expertise nécessiterait d'autres déploiements technico-judiciaires vachement plus compliqués. Elle en mange son sous-main, avale ses godasses surtalonnées, bâfre son béret alpin, lançant, mais trop tard, l'encrier de fonte à la tête de l'expert hors de portée. On la sabote ! Elle en  appelle à Dieu, au commissaire, au procureur, au ministre. Tout le monde lui en veut ! On la tue ! Tous des égoïstes !

Tout de suite, Léo s'est coulé dans la gargote de Jeannot, le brave zigue du labo.
- Mon vieux, ouvre bien tes éponges et surtout ferme ta porte. Je flippe grave.
- Kervellin t'a menacé de t'embrasser ? Tu sors avec elle ?
- Calmos ! Z'Arlette et moi avons conclu à l'absence de toxique proscrit dans le sérum analysé à partir du tube attribué à Z.X. Pour dire le vrai, j'ai flanqué ce tube aux chiottes et Z'Arlette m'a ponctionné la veine, vite fait, en loucedé, et sur mon tube à moi, pas un poil de drogue, cela va de soi. Supercherie magnifique. Zoé est relaxée. Tu la fermes. Point.
- C'est vu.
Et Jeannot de se bidonner, dans une danse des canards sur la carpette.
- Sur ce, je vais pioncer. Salut, mon vieux !
Laissant à sa convulsion et sa crise l'hilare Jeannot, lui-même pas fâché de glisser une peau de banane bien mûre sous la semelle à Kervellin, Léo marche à l'ombre gaie de l'imposture réussie. Dans la Fiat il retrouve Georges, gelé jusqu'aux souches, qui ronfle sur le siège arrière, un carton sur les cuisses, l'esprit sans doute capoté.
Posté au volant, sans barguigner, Léo fend le peu crépitant matin en direction du pont des brumes.
En cours de route il se torture toutefois, son surmoi jouant l'agent double. Que veut Kervellin ? La vérité semble pour elle un fuel libidineux ; elle n'est jamais pour elle une démarche. Cette faiseuse grandiloquente n'opérera pas la conversion entre savoir et questionnement. Jamais.
Léo songe à devenir fou, sa folie serait comme une sieste où la pensée vide s'offre ce qu'on attend d'une île : la grève illimitée. Et hop ! Congédié le sens !
Oui, Zoé l'obsède : son image est un perpétuel assaut et il se perdra pour elle : ce qui vaut le coup, hélas, sape toujours la dignité. Il s'en fout, pourvu que le réel reste insu et son rêve invention protégée. Aussi sec son désir d'elle part comme un fouet. Un éclair dans ce froid. A Zoé femme centripète, stellaire, garante, il dédie ses polysyllabes de nerfs en vrac et, de plus en plus fort grince l'impatience, archet novice et hautain.

Le destin vient de remiser les armes de l'effroi.
On ne dépècera pas Zoé !

Quoi qu'il en soit, l'assoupissement mastoc de Léo ne se perpètre pas sans surprise ni anicroche : son cauchemar, luxure maniaque, s'empeste d'une saga où le sous-chef Franck, toujours en érection, harceleur de première, sème la terreur sodomite parmi des nains qui gueulent « Y a bon banania » ! Ces gangsters, à l'instar de Sioux sur le sentier de la guerre, convulsent en rond autour d'une captive ficelée au mât totem - Aldegonde de Kervellin - et qui en vain s'époumonne : assez ! assez ! Est-ce le revif de sa paranoïa jalouse, sa démence ? Son délire - sa théorie à lui tout seul -  ressurgit-il en leurre à profil rétractile ? Ah ! quand dormira-t-il en paix, son sommeil ne croupissant jamais dans l'adipeuse bonhomie du repu.

Emergeant de la couette, compulsivement braqué sur de succulentes nouvelles, Léo tourne le bouton du poste de radio. La parleuse de service y aborde, très satisfaite d'elle, la météo : « Aujourd'hui pas mal de courants glacés circuleront à travers nos régions, sous l'alternance de passages bas de cumulo-nimbus qui masqueront un soleil d'ailleurs absent. Ciel donc lourd, nuageux à tout à fait nuageux. Côté températures : le thermomètre calé sous le zéro témoigne de valeurs nettement inférieures aux moyennes en raison du cyclone açorien qui obligera les parapluies à s'épanouir… Ouvrez-les… ».
Ce morceau de bravoure Léo le coupe ; suit le journal parlé. Que ce soit le geai femelle ou la pie mâle, le bonimenteur, dans une syntaxe approximative enfile son chapelet de dépêches sur un mode élocutif syncopé très voulu, avec une articulation si agaçante qu'elle met Léo en opisthotonos sur l'oreiller. Si le mode parlé est superbranché, du débit qu'il hache résulte un discours parkinsonien des plus rebutants ; un trou sépare l'article du substantif, le verbe de sa désinence, ce passif qui saccade le message en fait le parfait saucisson de la fréquence modulée. Il ferme, exaspéré. N'a rien appris. Passe le chef par la tabatière conchiée par deux corneilles diarrhéiques.
- Sales rosses ! Où est ma catapulte ?

En bas, dans la fumée languide de sa cigarette, Georges élabore, cogite, déduit, ratiocine. D'abord prendre livraison de Zoé à sa sortie de geôle, puis la mettre en sécurité quoiqu'elle doive se tenir à la disposition du Parquet, admettre enfin que de pénibles givres tombent sur le pétale rouge évoqué par Léo qui risque de s'emmêler les pinceaux s'il doit avouer à Zoé le magistral coup monté au labo. Une belle et machiavélique supercherie, se dit-il.
Zoé, égale épine, égale aubépine. Parfum. Miel. Dard.
Le tout offert dans le même calice de cristal.
- Tu vois, Léo, Zoé c'est ma fille. Ou tout comme. Je t'expliquerai. Mais c'est à moi d'aller la cueillir là où l'ont coffrée les flics, au commissariat. 
- Laisse-moi aussi m'occuper de ce calice, s'il te plaît.
- Eh non, petit. Toi, tu me gardes Hannibal.
- Hannibal ?
- Mon super clebs, mon lion cool, ma teigne bouffeuse de sales types…
Pas de chance, la moffette que dégagent les chiens débecte Léo qui fleurit mauve, purule et anthraxe au moindre contact avec un poil mouillé canin. Par surcroît  il hait ces bestioles trop rampantes, aux ordres, molles et asservies dont le seul bouddha est le gros nonosse.
- Pas question ! Nulle envie d'aller à l'hosto me faire corticoïder les fesses. J'ai besoin de mon adrénaline ici même.
- Poignant, tu es poignant, petit mec !

Passé la phase critique et l'ire du vioque qui a claqué la porte et part seul, Léo revient au dur, au rocailleux présent. Sa logique irrationnelle, son réflexe primesautier de falsifier le test ne le chatouillent plus ou à peine. Ce qui est fait est fait et il compte ferme sur la discrétion animale de Z'Arlette et Jeannot. De vrais potes, ceux-là. Mais quelle serait sa vie désormais sans Zoé, fille sacrificielle, cible de la cruauté fatale, grâce et beauté soudées ? Et il s'interroge, préoccupé : que peut-elle avoir en commun avec ses comparses musiqueurs flambés de coke, elle qui, l'apprend-il, passe des heures à extraire des zombies stupéfiés de leur mouise ? Un métier de sainte. Cela dit, le tube qu'il a jeté à l'égout gardera son secret. Ainsi Zoé reste vierge, angélique, admirable. Il se rassure, sait qu'elle va lui revenir ; l'instant d'après il se marre, se gausse de lui : il est grotesque évidemment de se culpabiliser à longueur de journées ; quand enverra-t-il dinguer ses psy, le Dr Polisset et autres lacaniens tout confort, qui ont tant aimé manier la serfouette sur ses ajoncs névrotiques, biner ses miasmes anaclitiques en l'accusant d'avoir trop tété sa mère ou trop tôt tripoté sa propre limace, raison pour laquelle sa petite sœur est aveugle et lui, hélas, un peu sourd ?
Au kiosque Léo pêche une gazette à grosse manchette, ce genre d'obscène torchon, photos sensass' et communiqués louches. La vendeuse, à gros rendement de nibards, tousse, se mouche, se rate, décharge sa poisseuse morve sur le tas de folliculaires bidons, avec une félicité si joviale, si poilante, qu'elle en jappe de félicité, conquérant le chaland d'une ébaudie époitraillée :
- Z'avez vu là, en première, cette tapette décapitée plongée dans le sulfure ? J'suis sûre qu'il l'avait mérité, ce danseur de tango joueur de mandoline !
- Truie vulgaire, prends-ça !
Et Léo de lui flanquer le chiffon en plein suif. Hors de lui, tournant bride, il appareille, laissant l'aubette à ses pissats, à sa charcuterie en pot, à l'âcre et pesteux ammoniaque de la troupière.
Plus loin, appuyé au temps long d'un réverbère, il se dit que Georges tarde vraiment trop. Est-ce normal ? La chair seule écrit. Le cœur peut. Non. Il n'attendra plus.
Et son cœur darde sa boussole sur le cachot ; il ira à Zoé puisqu'elle ne vient pas à lui. C'est ce qu'il décide lorsqu'une voiture cale net devant ses mollets distraits. Furie. Reprise immédiate. Le connard qui a manqué l'écraser, c'est Georges ! La portière bée. Zoé !



Page précédente - Page suivante