- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

26 octobre 2011

Épisode 9 - La neige, dune éparse

La neige, dune éparse, déhâle les branches noires du parc. Zoé brûle parfois, géode stridente toujours alternative. Autour du lit ovale, les algues des doigts croulent, improvisent une plage incarnat qui ne laisse aborder que ses illucides frissons. Est-elle femme amoureuse ? Question peine perdue, puisqu'elle balance sans sillage encore dans un rôle qui incline à barrer tout  naturel. Dans l'inquiet pugilat des étreintes, la main ivre de l'aimée, un plongeon malade ?
L'homme froue, désespéré, le cœur mâchuré.
S'ils se rencontrent à foison, Zoé demeure à Léo énigmatique, bien qu'elle le remette au réel en lui narrant sans vergogne le passé avec Boricz,  rien qu'une trame en chicanes.

Débarrassé du forcené, le groupe rock au fil des jours se refait un look, ne désarme pas, s'éreinte avant que ne jaillisse de nulle part Orlando. Pas de doute, ce gars-là est prodige. Nuancé jongleur sur six cordes, son jeu mélodique dessine l'éclair pur : complexes, grésillants, ses accords barrés par leur magie sidèrent et, grâce à lui, très vite, dans le quartier chaud de la ville, le quatuor remue toutes les donnes, rap et bossa nova, à leur secouant créneau. A les constater ainsi manger du ciel ensemble, mais sans lui, comment le banni peut-il exister ? On n'encaisse jamais une telle gifle.… Ah, il fumera ce clown gâche-baise qui lui chipe la vedette ! A sa rancœur maintenant de chaudronner un drame assez trash pour scandaliser la planète, de planifier la gaîté de châtrer le virtuose, de lui faire bouffer ses condyles, en un mot de consacrer son goût freudien du symbole. Et  tout à trac, son fâcheux mental forge bientôt la mécanique d'enfer dans la plus barbare des démesures. Pendant qu'il se damne pleins gaz, soustraite aux casseroles des oligophrènes friands de décibels, Zoé dope  sa musique évacuante et qui désempare. Bien que concrète, elle annonce la  femme en rupture qu'habite la passion de l'étrange, émule de l'absolu, chacun de ses morceaux en signe la pavane et la métaphore. Face à ce Cervin devenu inaccessible reste à Boricz de purger ses débordements dans le forfait. Le jour même de sa mise à pied, il bousille sa guitare contre un pare-brise.
Il ne jouera plus que du canif.

Léo devine la suite. Pas besoin d'être grand clerc pour imaginer à quelle vitesse Boricz descend les marches vers l'Erèbe. Junkie, le réprouvé clabaude dans la transe, dévoré d'une frénésie augmentante qui n'extermine pas tout à fait le bon sens instinctif d'un frustré ;  L'instable scélérat, marginal expat', a bien compris pourquoi Zoé, comme lui réfugiée,  s'est colletée à des paumés, des clodos, épaves et déjantés pour qui la dérive est un but ; son existence à lui n'a-t-elle pas démarré dans le cambouis ? Né défunt, il commence rebut. En perdition forcée, son avenir cule. Il bouffe, dès l'œuf, de la charogne et dépèce ses hostiles, avarie ses jouteurs gênants. Ado, il renie le monde. Sa quête d'adulte est un sursaut dans les ténèbres qui  tente de le mettre en cheville avec qui vibrer, en qui lâcher son bissac d'angoisse et d'effroi. Avoir trouvé Zoé, est-ce aboutir ? Il s'en convainc jusqu'au martyre.

Sur les planches, au début, bouillonne sa verve. Pas longtemps, parce que  l'envie de briller pour cette passionaria toupille vite autour d'un axe dur qui, tôt, remplace un cœur qui trépigne maniaque. Pas le moindre interstice où glisser un copeau de tendresse au défaut d'une telle cuirasse. Quand on l'exclut , la bête en lui se réveille, plus rebiffée, plus hirsute que jamais. Il se mêle à des galeux sans un kopeck, des putois rogneurs de carcasses, lesquels emballent sa gâchette, font capituler en coups de batte ses ultimes scrupules avant de l'initier aux arts martiaux, les pires, ceux qui tuent.

Pleine nuit d'hiver dans la ville triste. Boricz vient de se faire écharper à son tour, il ne sait par quels gredins. Le démon seul sait comment, poings sur le bide ouvert, il réussit à s'esbigner sans personne à ses trousses sanglantes, comment il se traîne jusqu'au dispensaire du coin. Il s'y introduit par ruse, au moment où la femme médecin de garde y achève des soins à un clochard prêt à crever dans la froidure.

Il débarque, fou hâve et déboussolé, épandant son hémoglobine sur le carrelage, si affaibli qu'il ne peut même pas brutaliser celle qui, d'ailleurs, toubib sans frontières ni vacances, n'a peur que d'elle-même : genre de fille qui chevauche la nausée du monde en amazone d'idéal, son job dans la gadoue de misère n'étant jamais de fiction. Aucun trouble ne l'agite  lorsqu'elle se penche sur ce quinteux blessé bâti en baraque, lorsque par routine elle fignole l'entaille au ventre, heureuse que la lame n'ait pénétré que le gras, épargnant la tripe et le foie.

 - Tu t'en remettras, vagabond !

Antonine cache, dorlote ce redoutable pensionnaire par des onguents, des bains ; elle cède au maternage en le couvant sous une approximative couette dans le grenier de sa sociale boutique. Pourquoi se dévouer pour un individu qui n'ouvre la bouche que pour parler  vengeance et  supplices ? Au-delà de ces notions triviales, elle n'hésite pas : sa tâche est de le guérir ! Loin de le dénoncer, elle le gave, ce fourbe qui se tient à carreau, profite d'elle en vrai cancrelat ; à force elle finit par remettre d'aplomb un tortueux  patient dont se déboise l'entrelacs de pensées qui ne sont que ronces maudites. Les relevailles du blessé durent deux semaines. Alors, il paresse un peu pour parfaire son complot, glande jusqu'à la détraque. Pas l'once d'une intelligence là-dessous, rien qu'un paléo cerveau qui s'opiniâtre sur son ressort animal.

Un matin, ciel d'encre, glaçons en rafales ; à peine sorti du grabat, le fléau de Dieu exhibe ses dangereux tréfonds. Et à l'Antonine, il paie sa dette en lui faisant subir les derniers outrages. Même pas content, il s'empare du stéthoscope, chu dans la bagarre. Ah ! il va  l'étrangler la punaise qui joue sa sœur Thérésa !
Il la rosse. Il l'abreuve de torgnoles et d'injures.

Elle chancelle. Et ne se débat pas. Au contraire, elle fixe altière son bourreau d'un regard si aigu qu'il le traverse de part en part. La boucle de caoutchouc relâche. Elle ne meurt pas. Décontenancée la brute vide le plancher après avoir retabassé son hôtesse pallide. La seule idée qui le trempe après ce rut : joindre le Centre où sévit Zoé. Se tapir. Attendre ce gibier dans un coin. La renverser, la battre, l'irrumer à mort. 

La fin cruelle de Pepita avait jeté Zoé dans l'anarchie des sentiments et l'éponge du cœur s'était serrée en caillou. Partout le sec remplaça le fluide. L'âme coagula en gel blanc. Dans le même état d'esprit à sa sortie de prison où elle ne séjourne qu'à peine, elle s'est mise à travailler au Centre deux fois plus , tard la nuit surtout, laissant là l'orchestre mais n'en cogitant pas moins son printemps chamarré.

Léo et elle se voient, mais sa prudence à elle, sa valse-hésitation, bref, l'anxiété primaire qui la saisit à l'idée de se lier l'émeut plus que de raison. Elle prend ses distances, crispée.

Ce n'est pas méfiance.

Or  dans toute la ville l'abjecte agression contre le Docteur Antonine Laperle, figure famée de charité, fait tout à coup grand tapage. Une calamité menace les femmes, les filles, les foyers… Et la police, comme d'habitude, ne fait rien. L'épouvante infeste  les quartiers, traverse les carreaux du commissariat où  la plèbe, révoltée, dénonce les agents qui, frileux et pépères, se contentent de faire ronron, colmatés dans leur truck chauffé mazout, en se roulant des cigarettes, gyrophares au zénith, à l'heure de midi. Des échauffourées éclatent :on s'en prend aux gardiens de la paix qui ne gardent rien du tout.

Telle marée colère cogne enfin aux portes du Palais de Justice. Sauve qui peut ! De Kervellin, aux abois, joue là son poste et elle convoque sa meute sur-le-champ. La séance chauffe à blanc les murs de son box. Démontée :

- Messieurs, tous résultats confrontés, reste un litige. De taille. Nous pataugeons.
Vandenkiste que le crime sexuel récent asticote et qui, pour sûr, a fait le lien entre ce viol et l'assassinat du guitariste s'emporte :

- Nous ne pataugeons pas ! C'est vous qui battez la campagne, Madame ! Tout se tient !

- Retenez vos sarcasmes, Inspecteur ! Ma question s'adresse en prime à Saint-Dizier ! Pourquoi l'échantillon 969 Z… est-il par miracle vierge de toxique alors que la clique de la catin du Posada regorge de sucs délictueux majeurs ?
Léo, à part soi, fulmine. Pour une pareille rétrograde, réactionnaire à fond, un artiste est d'office une lavette suant l'opium, tout intello un vulgaire camé qui s'ignore, toute chanteuse une femelle sans cortex, une putain. 

- Madame la juge, les exceptions par définition confirment la règle. Je l'atteste. Le sang de Z… est pur comme un lac suisse et ses mains aussi propres que les vôtres.

- Et c'est heureux aussi, ma foi !Laissons la fille, nous faisons fausse route.

- Votre opinion, Inspecteur, n'intéresse pas la Justice qui sait votre rase-mottes éthique !

Vandenkiste, se passant de permission :

- Le modus operandi de l'assassin fait penser ou bien au challenge d'un serial killer, ou bien à la vengeance d'un homophobe raciste, jaune de haine par surcroît. Notre ville déborde de tels vampires, empaleurs, sadiques à la débraille...
- Eh bien, qu'attendez-vous pour les ficeler tous ? Avez-vous flairé  la moindre piste ? Opéré quelque tri dans votre panel de suspects ? Travaillé sérieusement les témoins ?  Qu'avouent-ils ? De la fermeté, Vandenkiste ! Un peu de nerfs dans vos interpellations, que diable ! Un bon policier se doit d'extorquer la vérité,  fût-ce manu militari ! Abusus non tollit usum !

- Quitte à finir au tribunal international de La Haye,  pas vrai ?

Léo a jeté ça ; ce baratin  l'excède ; il tambourine sur le bras velouté du fauteuil luisant à force. Malgré qu'il n'ait aucunement l'intention de révéler son plan ni les menées de Georges :

- Madame, j'ai une hypothèse en acier. Mes chefs dont votre précieux Franck

Estenné, en étayent le bien-fondé.

- Ah oui ?

- En creusant le passé de votre Z.F. que vous caricaturez, on apprend qu'elle a été arrachée des griffes génocidaires par un casque bleu aujourd'hui tenancier d'établissement, rangé des voitures, colombophile portant piercing, catogan et charentaises. Sa culpabilité est exclue : j'étais avec lui ce soir-là. Mais Jules a mis le doigt sur quelque chose qui nous oriente.  

Vandenkiste  entonne :

- J'ai ciblé, dans leur jazz band punk, un mouvement de personnel qui en dit peut-être long … Très long !

- Très intéressant, Inspecteur ! Je suis tout ouïe.

- Un guitariste kosovar, compatriote de la rockeuse, a été expulsé comme un malpropre du groupe, suite à son comportement dingue,  carrément paranoïaque. C'est ce que révèlent d'une même voix les deux musiciens «  cuisinés » par mes gars. Mais, Madame, êtes-vous au parfum du dernier fait divers qui atterre nos chaumières ? Nous avons notre Jack l'Eventreur, notre vampire de Düsseldorf. Ici même ! Une réserve, cependant : un profil aussi « basic instinct » ne fait pas d'un quidam des cavernes le dissecteur recherché. Saint-Dizier, à vous.

- Fût-il battu au poteau par le gracieux Orlando, le Boricz incriminé…Boricz Brakelovicz, pour le nommer,  jaloux comme une loutre, possède une valise mentale de petit pois avec des bras de décapeur. On le dit l'Attila des lavatories. Même les messieurs le redoutent. C'est,  sans doute aucun, l'ennemi public que nous reniflons. Chassez le naturiste, il revient au gala.

- S'est-il converti après sa mise à pied ? Corrigé ? Travesti ? Recyclé ?

- On sait qu'il  est videur patenté au Gloucester Falls, boxon funky en banlieue. On fait son lit comme on se douche !

- Vous me le cravatez, Inspecteur ! Vous me le sanglez, vous me l'amenez ! Je veux : emploi du temps, alibi, rapport psychiatrique, toucher rectal, frottis de gorge… Tout ! Dans une heure ! Vos preuves ! Et puis éteignez-moi  cette pipe ; vous empestez l'atmosphère.

- Tout de suite,  Madame la Juge… Mais pour la forme, résumons. Primo. La brute manie en champion la batte de base-ball. Secundo. Il a la rancœur vacharde pour l'Argentin qu'il vitriole. Tertio. Il étouffe le râle du mourant défiguré en lui bourrant la gorge tranchée avec ses propres phalanges. Ces éléments vous disent quoi, Madame la Juge ? C'est lui ! Nous le tenons !

En rajustant une bretelle qui, dans l'agitation, a dû glisser, Kervellin se dresse sur ses cothurnes, postillonne et déflagre :

- Nom d'un chien ! Qu'attendez-vous pour me le harponner, ce délabré, ce macaque ! 

Manque élémentaire de dignité comme de  retenue, mais cela lui a échappé. Elle s'en fiche et regarde, pâmée, l'équipe se retirer en marche arrière et pour qui le folklore a assez duré.

- Au turbin !



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