- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
19 octobre 2011
Épisode 8 - Les mousquetaires
Les mousquetaires - version malfrats - sélectionnés par Georges
pour leur méchanceté, leurs mœurs vidées de scrupules et recrutés
dans le but d'assurer la défense rapprochée des périmètres de Zoé,
ces ploucs ont manifestement été baisés vulgaire par la férocité du
pugiliste kosovar Boricz. Sans tergiverser, l'exotique phacochère
s'était catapulté, mains nues sur le quatuor accort. Il l'avait
pulvérisé. Pas même un banzaï vociféré ! Zoum ! Paf ! Pfuuit ! Et
les voilà répandus en flaque, qui passant l'arme à gauche, piano,
en capilotade, qui rescapé ou mutilé grave, livré aux
intensivistes. Et tous SDF. Sans papiers. Ne savent rien, même pas
leur patronyme. Nada. Z'ont mal partout ; c'est assez pour
l'inventaire. Le policier n'en tirera rien. Motif avancé du
sanglant duel : l'insulte raciste ; Boricz les a traités de
budallas. Connards, en albanais.
Le commanditaire ? Moi ? Moi pas connaît'.
Pour ces vieux briscards qui ont fait le Congo et le Tchad, le ying
et le yang, la leçon cuit fort. Ils ont perdu la main. Point. En
l'occurrence et face à leur échec mat, encore plus quinteux, plus
rechigné que jamais, avec en outre la trouille au sinciput qu'on
lui zigouille sa pupille, Georges mâche le silex d'une rage rare
que six ou sept vodkas ne rapetissent guère, au contraire.
- La peau de ce Boricz, il me la faut !
Le message il l'expédie à l'Hannibal qui le reçoit cinq sur cinq.
Sa truffe se mouille, s'inonde, dégouline, sa queue bat le beurre
et il en pisse de liesse. Idée fixe. De derrière ses fagots, sous
le boisseau, le soldat retraité dégage son arme favorite. Un
splendide fusil à pompe tchécoslovaque qui, à l'époque héroïque, a
eu son content de nazis. Alors, en une seconde le brave tenancier,
sosie du gros poète sétois, se mue en animal de guerre. Gare au
saigneur s'il s'approche de Zoé ! Il va le décimer ! Mais d'abord
le piéger. Coups de téléphone en série. Il rallie sa matte de
forçats, arbalétriers zingueurs de la justice immanente. Des purs
de durs, des caïds, ex-mercenaires au crâne déplumé, toujours
joviaux et hardis même s'ils ont pris du bide.
- On va régler ça à not'façon les gars, comme en quatorze ! Je sais
où il perch la crapule. Pour Zoé, pour Léo : motus et hardi hardi
!
Zou !
Se doute-t-il, l'exécuteur des hautes œuvres, de la démarche
fouinarde, parallèle, pépère et combien plus sûre du policier
Vandenkiste, très capable lui aussi de mobiliser des troupes,
fussent-elles occultes, pour faire triompher sa justice ? La bonne,
celle-là ! Ce bon gardien des foyers citoyens procède par ordre ;
c'est un braque méthodique, chaque pas de sa chaussure est un
chapitre conclu, aucun trou dans l'échiquier.
Au labo d'anatomopathologie jouxtant l'office du légiste
dissecteur, requis expert, ledit inspecteur qui y a ses entrées, ne
ménage pas son copain Westerbank :
- Alec, épluche-moi ce macchab' des orteils aux longs tifs,
trouve-lui des raisons de claquer si vite, donne-moi le modus
operandi interfectoris…
- Faudrait quérir la science de Schwirkoff, notre toxi-chimiste à
Sceaux, qu'il te mette au parfum de l'imprégnation potentielle du
zigue par opiacés, corrosifs, eau de Javel… et tutti quanti qui ont
peut-être accéléré son trépas.
- La magistrate veut tout. Et pour hier, bien entendu. Autopsie,
tests ADN, longueur des poils de cul, et j'en passe. Elle veut
bouffer du coupable. Toi, Alec, ton avis primesautier ?
- A vue de nez, il s'est fait défoncer la coque crânienne d'un seul
coup par une massue... l'objet contondant était péremptoirement
hypnotique. Amen.
- La fameuse batte que j'ai repêchée dans le caniveau ?… Et de un
!
- Mollo ! Mollo ! Si le heurt sur la caboche du clodo fut
magistral, percutant, saquant, le champion qui l'a buté est tout
autant placeur chez Tonton Tapis que bûcheron rustique. Il l'a
achevé au rasoir à moquette, mais cela semble plus un rituel de
cinglé, une cérémonie aztèque qu'un coup de grâce.
- Ce cutter que je cherche partout ! Et de deux !
- Lors de la descente du Parquet, le cadavre est tiède encore :
l'excitabilité musculaire par la gégène est positive ; l'épiderme
n'accuse aucune lividité violette… il a claqué amnésique, c'est peu
dire.
- Allez donc !
Déjà Westerbank enfourche le tablier de caoutchouc aubergine,
enfile ses longs gants bleus luisants, se fourre de l'ouate
rose dans le nase. Et attaque le sujet. Au scalpel. Aux forceps. A
la scie. Plus délicat au costotome, il zigzague comme un dieu dans
le thorax, l'instant d'après il démontre son excellence aux ciseaux
dans les méandres du foie quand son coup de marteau final, lui,
triomphe carrément des vertèbres. De profonds bocaux emplis de
fixateur accueillent le flop des viscères. Plus à gauche,
sous le projecteur ultraviolet, de longs et minces flacons
attendent la petite viande mauve destinée aux toxicologues. Crac.
Cric. Plouf. Vandenkiste écoute ce concerto en boyauterie majeure,
moderne musique de chambre… froide, en surprenant parmi gammes et
accords plaqués les réflexions du savant assermenté :
- Capacité crânienne 1375 cm3… ce n'est pas un Européen… individu
mesurant 1,82 m… de sexe masculin appréciable… tatouages divers et
variés… quelques impacts d'aiguilles… ah ! Là, Aldegonde va monter
au ciel ! En résumé, le mort est artiste, opiomane, séducteur bien
outillé… et droitier… je vous serre la pince, Monseigneur !
- Droitier ?…S'mouche donc pas du pied gauche ?
- Eu égard au degré d'usure de l'émail homolatéral des dents… de
même qu'aux durillons des phalanges restantes gauches, celles qui
frottent les frettes de la guitare… j'en déduis ce simplisme, mon
ami !
- C'est tout ? Fume-t-il des Marlboro ? Sa tante par alliance
mange-t-elle bio ?… Utilise-t-il l'anti-transpirant Armani ?… Et la
violence fatale ? Grouille-toi, l'horloge tourne et mon yaourt
aussi.
- Déjà dit. Contusion radicale : embarrure avec épanchement de
matière cérébrale ; le cuir chevelu arraché laisse à considérer la
béance forante par engin ; l'ecchymose multicouches et le
broiement osseux… confirment la technique d'abattoir
utilisée.Besogne d'un fortiche primitif.
- Et le cou ?
- T'agite pas. Le tueur l'a fini au tranchet ; en artiste consacré
il l'a amoché profond, pardi ! A moitié vecteur de l'ad patres, la
batte, suivie du zip, signe avec celui-ci, par l'hémorragie massive
sur section jugulocarotidienne quasi jusqu'au cervix, le chef
d'œuvre d'un égorgeur pure souche ; le même très balèze doit être,
par surcroît, je l'ai dit, marchand de tapis d'Orient : son cutter
s'armait d'une lame solide nantie d'un gros manche typique… Pas
besoin de te décrire les doigts mutilés. Je continue ?
- Ça va. Il y a ce ravage crématoire de la face… un délire
d'horreur.
- Les escarres sèches, rétractées trahissent l'acide sulfurique qui
incinère profond. Ce pauvre gars n'aurait plus pu, avec ça, briguer
un prix de beauté, sacré swingueur argentin !
L'humour douteux - défensif - de son pote Alec qui l'a toujours
fait frissonner marque le point terminal de l'entrevue. Le rat
d'amphithéâtre ne peut s'empêcher d'en remettre une couche :
- Il ne s'agit pas d'un suicide par pendaison. Dis-le à Kervellin,
Jules !.
- Merci, vieux salopard ! Poursuis ton chemin vagabond ; en tout
cas fournis-moi ton rapport ce soir. Vu ?
- Salutos !
Et Alec de se vituler, allègre nageur, dans ses aloyaux.
Vandenkiste est agité, il a lâché son copain très indélicat sur
l'ultime flop d'un tronçon de cartilage tombant dans le formol. Il
sait pertinemment que ces investigations cadavériques quoique
légales voisinent l'absurde baliverne et la chimère inutile car, à
ses yeux, un assassin qui s'acharne si horriblement sur la jolie
tronche d'un quidam non seulement le connaît, le jalouse comme
rival mais ne peut encore que l'exterminer en le défigurant à
jamais. C'est tout cuit. Jules cherchera donc sa vérité
psychologique du côté des musiciens du groupe encore à sa
disposition sous les verrous. Oui, l'Argentin s'empoisonnait
chroniquement au LSD ; oui, sans s'overdoser il se shootait à
l'héro ; oui, il se saturait au mojito ou au kirsch (un petit
effluve alcoolisé ne planait-il pas dans l'officine d'Alec ?) et
même s'il s'équarrissait le nez à la coke kurdo-zélandaise, ça lui
a tout au plus permis de s'envoler à mi-chemin vers le paradis
avant de sinistrement crever. « Mais comme ce testing
pharmacologique est le seul joujou technique sur quoi veut plancher
Kervellin, ma cheftaine obsédée de mérite, chevillée à l'avancement
supersonique, avide d'honneurs et de cocktails chics, je m'en vais
lui étaler sur la nappe ce magasin de jouets dès que mon
condisciple aura fini ses dosages. »
Vandenkiste fait donc parvenir au collègue Schwirkopf les seringues
garnies du sang pompé à même les ventricules cardiaques ; à cet
expert en venins et poisons de se débrouiller pour faire fleurir le
jardin de délices accusatoires de la juge qui, ipso facto,
détiendra le récapitulat conclusif à vingt heures : mort violente,
Bobonne !
Sans plus tarder et en ayant pris soin de bourrer sa pipe de tabac
clan, l'inspecteur se rend alors à la prison tisonner les deux
romantiques musicards, plus ou moins valides, à propos des
antécédents érotico-passionnels de leur fameuse diva du micro. Il
lui reste deux heures à peine pour clôturer ses préliminaires.
Mère d'une étoile chorégraphe en herbe, son petit blé
merveilleux, Zoé qui n'attend rien des enquêteurs et qui sait
l'infernale malice de Boricz, cherche de même à lui poser un
traquenard. Subtile au moins autant qu'il est matois, elle reprend
langue avec le sinistre Ferko, ce gars-là lui doit quelque chose.
Il va l'aider à attirer la brute, ici, au boulot par exemple, et
dans la pièce atelier qui lui est réservée. Il s'agit d'un espace
non restreint agencé multiplement pour les entretiens de thérapie
artisanale comme pour les activités de mélomanie qu'elle dispense à
ses mentaux déboussolés, jamais avare de son temps.
Boricz, lui, sait éluder les traqueuses. Comment aurait-elle pu
oublier que Boricz est le diable ? Il a du nez, du groin, la narine
du caïman. Il est l'instinct. A sept ans, encore larvaire et
impensé chenapan, il faisait le coup de feu en Herzégovine,
abattait sur ordre même ses cousins. A dix ans, il torturait pour
le fun. Et voici qu'il apparaît quelques années plus tard, tout
joli, tout propre dans le cirque du show business, groupie de Zoé.
Joueur de guitare folk, rock et hard punk : métamorphose de
l'excrément !
Révulsion. Convulsion. Répulsion. Devenu adulte et mûr, le costaud
tellurique possède, en dépit de sa morphologie de primate, un atout
musical qui stupéfie mais qui compte : le charme de la puissance
tonale soutenu par une tessiture de baryton slave aux accents
circonflexes, avec, cerise sur le gâteau, un volume vocal
fracasseur suffisant pour tendre un mur mat devant les vocalises de
Zoé. Il impressionnait tout le monde, même Zoé l'admettait. Ayant
vécu l'impensable en Croatie, ce faux jeton abusait des dames aux
vestiaires, comme s'il était chef de file au bordel, et pouvait aux
buen-retiro faire très peur aux messieurs quoiqu'il pût enjôler.
S'il violentait, bafoueur, il arrivait aussi vite à se reprendre en
s'envoyant dans le coco un demi-litre de Smirnoff pour ramper
alors, noirâtre, dans la repentance, contrit comme un judas. Quelle
est sa musicienne botte secrète ? Eh bien, l'ampli une fois branché
sur
1000 watts, sans anacrouse, on voit déferler dessus le manche
électrique de sa guitare sa patte sautant, étrangement véloce et
ferme mais avec une force d'avion à réaction à trouer les
sphincters. Pas de nuance. Il ne fait jamais dans le détail ; il
fouaille le tempo, tape la godasse à contre-rythme, sur les
planches, sans cadence. Il s'en fout. Il domine : il fait de
l'effet, persuadé que ça marche ! Ah le garçon n'a rien d'un joueur
d'épinette, ni d'un galant berger bucolique, s'il en a l'ambition
!
Le pire : il en tient un bout pour Zoé, c'est clair. Et un sacré
bout ! Baratinée par lui à l'ouïe et au corps, Zoé l'avait
embauché, plus par coreligion, nostalgie tribale naïve ou esprit de
clan que par attrait lascif, peut-être parce qu'elle était en exil
elle-même, à jamais déplacée et donc menacée d'être personne. Comme
soliste au début Boricz se défendait bien, mais comme sourdingue il
martelait, défonçait les mesures ; toujours anecdotique, terreux,
épais, il finissait par massacrer la baraque de triolets écœurants.
Petit à petit ce creveur de panse s'emballa, s'effréna, passa en
trombe les bornes du crescendo. C'était un tsunami à lui tout seul,
une fanfare toujours dissonante. On en eut ras le pavillon. On lui
fit savoir qu'on n'avait plus besoin de lui qui mettait à sac les
tablatures, attigeait et osait se fâcher tout rouge au lieu de se
poser des questions. Le groupe menaçait le fiasco.
Zoé s'en défit. Oui.
Zoé le vira.
Mal lui en prit.











