- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

19 octobre 2011

Épisode 8 - Les mousquetaires

Les mousquetaires - version malfrats - sélectionnés par Georges pour leur méchanceté, leurs mœurs vidées de scrupules et recrutés dans le but d'assurer la défense rapprochée des périmètres de Zoé, ces ploucs ont manifestement été baisés vulgaire par la férocité du pugiliste kosovar Boricz. Sans tergiverser, l'exotique phacochère s'était catapulté, mains nues sur le quatuor accort. Il l'avait pulvérisé. Pas même un banzaï vociféré ! Zoum ! Paf ! Pfuuit ! Et les voilà répandus en flaque, qui passant l'arme à gauche, piano, en capilotade, qui rescapé ou mutilé grave, livré aux intensivistes. Et tous SDF. Sans papiers. Ne savent rien, même pas leur patronyme. Nada. Z'ont mal partout ; c'est assez pour l'inventaire. Le policier n'en tirera rien. Motif avancé du sanglant duel : l'insulte raciste ; Boricz les a traités de budallas. Connards, en albanais.
Le commanditaire ? Moi ? Moi pas connaît'.
Pour ces vieux briscards qui ont fait le Congo et le Tchad, le ying et le yang, la leçon cuit fort. Ils ont perdu la main. Point. En l'occurrence et face à leur échec mat, encore plus quinteux, plus rechigné que jamais, avec en outre la trouille au sinciput qu'on lui zigouille sa pupille, Georges mâche le silex d'une rage rare que six ou sept vodkas ne rapetissent guère, au contraire.
- La peau de ce Boricz, il me la faut !
Le message il l'expédie à l'Hannibal qui le reçoit cinq sur cinq. Sa truffe se mouille, s'inonde, dégouline, sa queue bat le beurre et il en pisse de liesse. Idée fixe. De derrière ses fagots, sous le boisseau, le soldat retraité dégage son arme favorite. Un splendide fusil à pompe tchécoslovaque qui, à l'époque héroïque, a eu son content de nazis. Alors, en une seconde le brave tenancier, sosie du gros poète sétois, se mue en animal de guerre. Gare au saigneur s'il s'approche de Zoé ! Il va le décimer ! Mais d'abord le piéger. Coups de téléphone en série. Il rallie sa matte de forçats, arbalétriers zingueurs de la justice immanente. Des purs de durs, des caïds, ex-mercenaires au crâne déplumé, toujours joviaux et hardis même s'ils ont pris du bide.
- On va régler ça à not'façon les gars, comme en quatorze ! Je sais où il perch la crapule. Pour Zoé, pour Léo : motus et hardi hardi !
Zou !
Se doute-t-il, l'exécuteur des hautes œuvres, de la démarche fouinarde, parallèle, pépère et combien plus sûre du policier Vandenkiste, très capable lui aussi de mobiliser des troupes, fussent-elles occultes, pour faire triompher sa justice ? La bonne, celle-là ! Ce bon gardien des foyers citoyens procède par ordre ; c'est un braque méthodique, chaque pas de sa chaussure est un chapitre conclu, aucun trou dans l'échiquier.
Au labo d'anatomopathologie jouxtant l'office du légiste dissecteur, requis expert, ledit inspecteur qui y a ses entrées, ne ménage pas son copain Westerbank :
- Alec, épluche-moi ce macchab' des orteils aux longs tifs, trouve-lui des raisons de claquer si vite, donne-moi le modus operandi interfectoris…
- Faudrait quérir la science de Schwirkoff, notre toxi-chimiste à Sceaux, qu'il te mette au parfum de l'imprégnation potentielle du zigue par opiacés, corrosifs, eau de Javel… et tutti quanti qui ont peut-être accéléré son trépas.
- La magistrate veut tout. Et pour hier, bien entendu. Autopsie, tests ADN, longueur des poils de cul, et j'en passe. Elle veut bouffer du coupable. Toi, Alec, ton avis primesautier ?
- A vue de nez, il s'est fait défoncer la coque crânienne d'un seul coup par une massue... l'objet contondant était péremptoirement hypnotique. Amen.
- La fameuse batte que j'ai repêchée dans le caniveau ?… Et de un !
- Mollo ! Mollo ! Si le heurt sur la caboche  du clodo fut magistral, percutant, saquant, le champion qui l'a buté est tout autant placeur chez Tonton Tapis que bûcheron rustique. Il l'a achevé au rasoir à moquette, mais cela semble plus un rituel de cinglé, une cérémonie aztèque qu'un coup de grâce.
- Ce cutter que je cherche partout ! Et de deux !
- Lors de la descente du Parquet, le cadavre est tiède encore : l'excitabilité musculaire par la gégène est positive ; l'épiderme n'accuse aucune lividité violette… il a claqué amnésique, c'est peu dire.
- Allez donc !
Déjà Westerbank enfourche le tablier de caoutchouc aubergine, enfile  ses longs gants bleus luisants, se fourre de l'ouate rose dans le nase. Et attaque le sujet. Au scalpel. Aux forceps. A la scie. Plus délicat au costotome, il zigzague comme un dieu dans le thorax, l'instant d'après il démontre son excellence aux ciseaux dans les méandres du foie quand son coup de marteau final, lui, triomphe carrément des vertèbres. De profonds bocaux emplis de fixateur accueillent le flop des  viscères. Plus à gauche, sous le projecteur ultraviolet, de longs et minces flacons attendent la petite viande mauve destinée aux toxicologues. Crac. Cric. Plouf. Vandenkiste écoute ce concerto en boyauterie majeure, moderne musique de chambre… froide, en surprenant parmi gammes et accords plaqués les réflexions du savant assermenté :
- Capacité crânienne 1375 cm3… ce n'est pas un Européen… individu mesurant 1,82 m… de sexe masculin appréciable… tatouages divers et variés… quelques impacts d'aiguilles… ah ! Là, Aldegonde va monter au ciel ! En résumé, le mort est artiste, opiomane, séducteur bien outillé… et droitier… je vous serre la pince, Monseigneur !
- Droitier ?…S'mouche donc pas du pied gauche ?
- Eu égard au degré d'usure de l'émail homolatéral des dents… de même qu'aux durillons des phalanges restantes gauches, celles qui frottent les frettes de la guitare… j'en déduis ce simplisme, mon ami !
- C'est tout ? Fume-t-il des Marlboro ? Sa tante par alliance mange-t-elle bio ?… Utilise-t-il l'anti-transpirant Armani ?… Et la violence fatale ? Grouille-toi, l'horloge tourne et mon yaourt aussi.
- Déjà dit. Contusion radicale : embarrure avec épanchement de matière cérébrale ; le cuir chevelu arraché laisse à considérer la béance forante par engin ; l'ecchymose multicouches et  le broiement osseux… confirment la technique d'abattoir utilisée.Besogne d'un fortiche primitif.
- Et le cou ?
- T'agite pas. Le tueur l'a fini au tranchet ; en artiste consacré il l'a amoché profond, pardi ! A moitié vecteur de l'ad patres, la batte, suivie du zip, signe avec celui-ci, par l'hémorragie massive sur section jugulocarotidienne quasi jusqu'au cervix, le chef d'œuvre d'un égorgeur pure souche ; le même très balèze doit être, par surcroît, je l'ai dit, marchand de tapis d'Orient : son cutter s'armait d'une lame solide nantie d'un gros manche typique… Pas besoin de te décrire les doigts mutilés. Je continue ?
- Ça va. Il y a ce ravage crématoire de la face… un délire d'horreur.
- Les escarres sèches, rétractées trahissent l'acide sulfurique qui incinère profond. Ce pauvre gars n'aurait plus pu, avec ça, briguer un prix de beauté, sacré swingueur argentin  !
L'humour douteux - défensif - de son pote Alec qui l'a toujours fait frissonner marque le point terminal de l'entrevue. Le rat d'amphithéâtre ne peut s'empêcher d'en remettre une couche :
- Il ne s'agit pas d'un suicide par pendaison. Dis-le à Kervellin, Jules !.
- Merci, vieux salopard ! Poursuis ton chemin vagabond ; en tout cas fournis-moi ton rapport ce soir. Vu ?
- Salutos !
Et Alec de se vituler, allègre nageur, dans ses aloyaux.

Vandenkiste est agité, il a lâché son copain très indélicat sur l'ultime flop d'un tronçon de cartilage tombant dans le formol. Il sait pertinemment que ces investigations cadavériques quoique légales voisinent l'absurde baliverne et la chimère inutile car, à ses yeux, un assassin qui s'acharne si horriblement sur la jolie tronche d'un quidam non seulement le connaît, le jalouse comme rival mais ne peut encore que l'exterminer en le défigurant à jamais. C'est tout cuit. Jules cherchera donc sa vérité psychologique du côté des musiciens du groupe encore à sa disposition sous les verrous. Oui, l'Argentin s'empoisonnait  chroniquement au LSD ; oui, sans s'overdoser il se shootait à l'héro ; oui, il se saturait au mojito ou au kirsch (un petit effluve alcoolisé ne planait-il pas dans l'officine d'Alec ?) et même s'il s'équarrissait le nez à la coke kurdo-zélandaise, ça lui a tout au plus permis de s'envoler à mi-chemin vers le paradis avant de sinistrement crever. « Mais comme ce testing pharmacologique est le seul joujou technique sur quoi veut plancher Kervellin, ma cheftaine obsédée de mérite, chevillée à l'avancement supersonique, avide d'honneurs et de cocktails chics, je m'en vais lui étaler sur la nappe ce magasin de jouets dès que mon condisciple aura fini ses dosages. »
Vandenkiste fait donc parvenir au collègue Schwirkopf les seringues garnies du sang pompé à même les ventricules cardiaques ; à cet expert en venins et poisons de se débrouiller pour faire fleurir le jardin de délices accusatoires de la juge qui, ipso facto, détiendra le récapitulat conclusif à vingt heures : mort violente, Bobonne !
Sans plus tarder et en ayant pris soin de bourrer sa pipe de tabac clan, l'inspecteur se rend alors à la prison tisonner les deux romantiques musicards, plus ou moins valides, à propos des antécédents érotico-passionnels de leur fameuse diva du micro. Il lui reste deux heures à peine pour clôturer ses préliminaires.

Mère d'une étoile chorégraphe en herbe, son petit blé merveilleux, Zoé qui n'attend rien des enquêteurs et qui sait l'infernale malice de Boricz, cherche de même à lui poser un traquenard. Subtile au moins autant qu'il est matois, elle reprend langue avec le sinistre Ferko, ce gars-là lui doit quelque chose. Il va l'aider à attirer la brute, ici, au boulot par exemple, et dans la pièce atelier qui lui est réservée. Il s'agit d'un espace non restreint agencé multiplement pour les entretiens de thérapie artisanale comme pour les activités de mélomanie qu'elle dispense à ses mentaux déboussolés, jamais avare de son temps.
Boricz, lui, sait éluder les traqueuses. Comment aurait-elle pu oublier que Boricz est le diable ? Il a du nez, du groin, la narine du caïman. Il est l'instinct. A sept ans, encore larvaire et impensé chenapan, il faisait le coup de feu en Herzégovine, abattait sur ordre même ses cousins. A dix ans, il torturait pour le fun. Et voici qu'il apparaît quelques années plus tard, tout joli, tout propre dans le cirque du show business, groupie de Zoé. Joueur de guitare folk, rock et hard punk : métamorphose de l'excrément !
Révulsion. Convulsion. Répulsion. Devenu adulte et mûr, le costaud tellurique possède, en dépit de sa morphologie de primate, un atout musical qui stupéfie mais qui compte : le charme de la puissance tonale soutenu par une tessiture de baryton slave aux accents circonflexes, avec, cerise sur le gâteau, un volume vocal fracasseur suffisant pour tendre un mur mat devant les vocalises de Zoé. Il impressionnait tout le monde, même Zoé l'admettait. Ayant vécu l'impensable en Croatie, ce faux jeton abusait des dames aux vestiaires, comme s'il était chef de file au bordel, et pouvait aux buen-retiro faire très peur aux messieurs quoiqu'il pût enjôler. S'il violentait, bafoueur, il arrivait aussi vite à se reprendre en s'envoyant dans le coco un demi-litre de Smirnoff pour ramper alors, noirâtre, dans la repentance, contrit comme un judas. Quelle est sa musicienne botte secrète ? Eh bien, l'ampli une fois branché sur           1000 watts, sans anacrouse, on voit déferler dessus le manche électrique de sa guitare sa patte sautant, étrangement véloce et ferme mais avec une force d'avion à réaction à trouer les sphincters. Pas de nuance. Il ne fait jamais dans le détail ; il fouaille le tempo, tape la godasse à contre-rythme, sur les planches, sans cadence. Il s'en fout. Il domine : il fait de l'effet, persuadé que ça marche ! Ah le garçon n'a rien d'un joueur d'épinette, ni d'un galant berger bucolique, s'il en a l'ambition !
Le pire : il en tient un bout pour Zoé, c'est clair. Et un sacré bout ! Baratinée par lui à l'ouïe et au corps, Zoé l'avait embauché, plus par coreligion, nostalgie tribale naïve ou esprit de clan que par attrait lascif, peut-être parce qu'elle était en exil elle-même, à jamais déplacée et donc menacée d'être personne. Comme soliste au début Boricz se défendait bien, mais comme sourdingue il martelait, défonçait les mesures ; toujours anecdotique, terreux, épais, il finissait par massacrer la baraque de triolets écœurants. Petit à petit ce creveur de panse s'emballa, s'effréna, passa en trombe les bornes du crescendo. C'était un tsunami à lui tout seul, une fanfare toujours dissonante. On en eut ras le pavillon. On lui fit savoir qu'on n'avait plus besoin de lui qui mettait à sac les tablatures, attigeait et osait se fâcher tout rouge au lieu de se poser des questions. Le groupe menaçait le fiasco.
Zoé s'en défit. Oui.
Zoé le vira.
Mal lui en prit.



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