- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

12 octobre 2011

Épisode 7 - Votre mandat a chu dans le merdier

- Soir, inspecteur. Je fais un bout d'enquête moi-même.
- Votre mandat a chu dans le merdier, j'imagine.
Mais Vandenkiste est un bon bougre : maintes fois Léo l'a épaulé dans telle recherche un peu louche, telle démarche d'instruction aux limites du permis. En réalité mandat, brûlot rogatoire, descente en bonne et due forme, référé, compulsoire, toutes missions que la sénéchale de Kervellin confie, ordonne, exige sont comme des fanfreluches sur le costume pur jus du flic de terrain. Jules, c'est son prénom, a le nez fin et peut même parfaitement le boucher au besoin ; il a queussi-queumi l'oreille très éclose toujours réceptive aux boules quiès d'occasion. Excellent pisteur, inventif, débrouillard, sûr dans le recueil de preuves ou des dépositions comme rapide et futé dans la traque, il surfe adroitement sur la vague des données objectives, médaillé chaque fois pour ses résultats. Bref, ce limier plaît à Léo qui figure la pointe sèche de son compas engagée dans les secrets de la loi. Existent trois armes du crime :
- La batte qui a cassé le crâne, je l'ai dénichée dans la rigole, à cent mètres d'ici ; je reconnais tout de suite ce genre de massue à sa belle ouvrage sur l'os. Il me manque le surin. Et le bidon de vitriol. Mais seul un cochon à jeun depuis un mois aurait le cœur d'aller touiller ce bourrier où tu baignes. Tu as viré verrat, mon pauv' Léo ?
- Curiosité personnelle. Bon ! Ça va comme ça, Jules, je rentre m'essorer. J'en ai les dents qui crissent. A plus ?
- Ça sûrement ! Compte sur moi, Léo !
Et il lui démet l'omoplate en guise d'amicale bourrade, pas dupe de ce que son cher équipier cache dans sa poche revolver

Tandis qu'il pilote à tombeau béant l'automobile du boss, Léo sent ses oreilles bourdonner d'une musique au style arraché, compacte, élastique, celle de Bashung, pleine de cendres et de diamants ; il vogue sur ces ondes et rêve de Zoé nue, voit un sourire ambigu niché sur ses lèvres pivoine, ses jambes d'antilope, pour lui épanouies, fléchies sur un ventre cuivreux. Il rêve oui, il dérape sur tout, heurte des choses. Un tête à queue s'achève en tonneau, heureusement non pyrotechnique, sur un platane.
Le platane.
Arbre fatidique au pelage de marbre, au fût bossu, planté pour l'accueil large que Léo flatte de la main chaque fois qu'il l'aborde à cheval ou en voiture, devant lequel à cette heure, il finit la balade à pied. L'atmosphère frissonne hiver au milieu du cajolement des geais insomniaques, de la craille railleuse des corneilles tôt levées. Sept heures du matin sur le pont de chemin de fer. Il tourne la clef. Tombe sur Hannibal qui reflue : il pue trop ce chaland qui débarque, même pour un renifleur d'anus !

Incrédible string band. Musique de fond que frappe le juke-box. Immergé dans la savonnée tiédasse, Léo, croches sur le zinc, songe malgré lui, un peu honteux, au confort de sa maison à lui, en lisière du bois où fumaient encore il y a quelques jours senteurs sanglières, effluves de vase, parmi les trilles des mésanges et l'aboi des renards. Pas de nostalgie vraiment, mais pour tout dire, la bâtisse branlée de fissures qui, n'empêche, ont leur charme, il l'a laissée à Gwendoline, difficile copine, le temps qu'elle mettra à la quitter, malles et meubles sous le bras, tristesse et dépit dans le cœur.
Gwendoline ! Blonde à couettes, noctambule juriste un tantinet maniaque, harpiste à ses heures, branchée sexe une fois maxi par semaine en écoutant Liszt et juste avant le marché du dimanche. Pas très boîte de nuit, leur chambrette ; ni très sauterie punk électro. Pas question pour Léo d'ironiser devant les nuisettes en satin blanc de telle fée, nostalgique avérée des contes de Perrault ; pas de crispation s'il vous plaît au son brouillamini de sa lyre pourtant bien espiègle ; interdiction radicale enfin pour le sigisbée de sortir de sa housse en skaï tigré  la balalaïka offerte par l'oncle Serguei, fût-ce pour la sérénade ! Ah, la vie de couple avec Gwendoline : rien que du langoureux lamento, rien que du long ennui bien que l'idylle fût soigneuse et d'agrément naïf, très affectueusement charpentée. Mais elle a pris fin, hélas, patience eau de boudin.
Quinze jours pour déménager. Quinze jours donc chez Georges, opportunément accueillant. Quinze jours pour que s'opère la révolution copernicienne d'une vie d'homme avant qu'il songe à réintégrer son manoir bardé de lierre et de glycine, y jouir d'une salle de bain un peu lisse ; quinze jours pour réécouter, plein pot, ses disques de rock underground et, en boucle,   « The waiting room » de Chloé Thévenin, coupé de « Island in the sun » de Bellafonte. Harry.

Centre ville. Extérieur nuit.
La ruelle se déchausse en courbe grossière, ses trottoirs sinuent si mesquins qu'ils interdisent le passage à deux citadins de front. Zoé l'emprunte franchement cependant comme chaque soir pour regagner son gîte fixe, son boulot sociothérapeutique terminé. Et là, aucune envie de glander, ni de rencontrer qui que ce soit ; encore moins d'écluser un petit ballon de Sancerre chez son tuteur envahissant. Son pas rapide elle l'allonge de plus belle. Elle glisse, mal dans ses bottillons. Quelque chose, une impression mauvaise la fait se retourner trop souvent depuis quelques minutes. Pressentiment félin, elle se met à courir. A toutes jambes.
Le square enfin ! Les bancs. A cette vue pépite en elle une courte émotion mémorable qu'elle n'a guère loisir de goûter. En effet, plusieurs individus paressent, en station devant sa course, assez subitement : ils papotent sans éclat, onctueux, capuchon rabattu sur les cils, se parant ainsi et du grésil qui poisse et de l'indiscrétion ambiante d'un potentiel observateur, précaution chérie du petit monde des dealers. Groupement bruiteux, leur ramage qui confond l'exclamation maghrébine et le juron turc tient plus du conciliabule que du comptoir de troc, il fait vivre à Zoé une montante agitation des nerfs. Elle se doute qu'elle est pistée serré. Une haleine forte l'accoste tout à coup : elle l'a humée déjà ! Naguère. Mais une beigne sur l'épaule la fait pivoter. Boricz ! Le revoilà, dévisagé en cru, avec ses yeux dorés brillants dans sa face de babouin. Ce prédateur fol qui lui en veut à mort halète sur elle  il va l'écharper, l'étriller, la bucher…
- « Merde, je suis foutue !… »
Il n'a pourtant pas le temps de la brutaliser. Quelqu'un s'est rué sur lui, barre de fer au poing. Léo.
Médusé d'abord, le goret en cavale se ressaisit qui ne peut s'éterniser là. Il hésite à risquer le tout pour le tout et décroche. Il fonce, hure basse, sur les palabreurs qui encombrent bien inopportunément sa sortie du square. Pas de chance pour lui. Pour eux ? S'ils ont pris parti pour la femme agressée, chevaleresques et ostensibles, sans doute un motif autre les incite. Tout de go, ils font front à quatre, barrant la route à Boricz. Pendant que Léo, piégé par l'envie de s'assurer de Zoé, temporise, le fugitif s'est emparé d'une bouteille de bière à la traîne près d'un banc. Il en brise le culot dur et, face aux larrons, adopte sur le champ la gymnique du samouraï, du guerrier kung-fu. Scintillement pluriel. Quatre lames jaillissent des blousons, dardent sur l'abdomen du maousse. Les types, tactiques et bandés, pressent l'encerclement en un parfait synchronisme. Ils vont attaquer quand d'un bond vif, prodigieux pour une telle masse, le forcené s'arrache du pavé, vrille sur lui-même et décoche violemment la toupie de ses talons ferrés tour à tour sur les mâchoires proches. Fracas d'os explicite et immédiat. Deux agresseurs sont au sol, hors de combat. Incendiés de haine, les deux autres se brident, couteau en avant. Leur danse est méfiante, nerveuse qui défie le mastif Boricz si élastique, si turgide et qui barrit à l'étripe. Qui, le premier s'élance. Trop précipité, son revers du bras pour occire manque le gueux : le tesson explose sur le mur. Le voilà mains nues, déjà paré. Les compères le chargent, pas assez vite pour esquiver la ruse fumante de ce gorille qui, au terme d'un saut périlleux, choppe, genoux joints, sur le dos cambré de l'imprudent. Reins brisés, celui-ci s'écroule. Alors plus éperdu, rageur et noir de peur, en un réflexe de désespoir, le dernier projette son poignard droit au ventre du bandit.
Il beugle, le gros Boricz, tripes trouées peut-être mais qui, diabolique ressort, a encore le cran de broyer d'un coup de manchette l'avant-bras du lanceur. Craquement du radius, piaillement du pendard. Fin du round.
Alentour de ce ring improvisé, progressive marée d'ignominie, des badauds vocifèrent, à respectueuse distance cependant. A la lueur des lampes mouillées ils contemplent la bête éventrée à demi volter, revenir un moment, yeux rouges sur une Zoé atterrée, se raviser aussitôt lorsque Léo brandissant sa barre à mine fond sur lui. En une giration étonnante, l'ogre déguerpit dare-dare dans la venelle, se tenant le bide sanglant à deux poings. Trop c'est trop.
La bataille de rue a-elle duré trois minutes ? Elle est un désastre. Il faut se tirer de là en vitesse sans se demander qui sont les estropiés gisant dans leur souille.
Harponnant Léo ébahi qui estoque le vide, Zoé se glisse, reptilienne, éclamptique, le long des façades. Elle s'infiltre, sûre d'elle, cognant du coude dans la cohue crapulière des voyeurs interdits. Rendue at home enfin, elle ouvre sa lourde, s'engouffre, suivie de Léo. Elle n'allume pas. Et lorsqu'ils montent à l'étage, la ritournelle des combis de police n'a plus à saluer que des blessés bavant aux pieds de la grouillante populace.

Pas de doute. Boricz est le tueur aveugle dont la furie malade ne s'arrêtera pas avant qu'il n'ait violé à mort la salope qui lui a préféré un pitre argentin, une lyrique pédale.

Quelques bougies encensent d'oscillations la pénombre de la chambre où, aquae lassae, Zoé s'est calfeutrée avec son gringo sablé de malaises, dévasté d'une tendresse que drogue l'impatience. Son viril univers boit la tasse, leurré tout autant par les successifs épisodes que par l'errance de Zoé qui, sur la soie cramoisie de l'immense lit ovale, déjà feule en silence, se chiffonne les cheveux, moirée d'une paix peu à peu labyrinthique. Embigré, Léo, dos au mur sans lèpre, abîme son regard sur les rives d'orfroi qui somptueusement s'engourdissent, nues, devant lui. Les traits se cisèlent, parfaits comme des phrases mallarméennes dont l'arc errant sur le drap fin vibre maintenant pour y installer l'insomnie. Sous les yeux de Léo une nudité liquide s'éploie offrande, dans le chuchotement des parfums d'encens rare, d'opoponax ; elle le brûle aux moelles. Au dépourvu, il se mâche une pensée lactescente. Mais l'incendie puissant cabre en arc ses lombes que flattent mille aiguilles et le carbone à bout portant. Plus de bavardage lorsqu'une femme pareille cloue le bec aux prudences, elle dont le ventre tendu se dore pour lui de factices incertitudes, elle dont les moues flattent un coq en demeure de faire la roue.
Un mouvement dansé berne la vaste couche, sans décence, se saoule aux arènes des cuisses, méduse l'espace allant s'étrécissant, moins gourd. Ce sont douces commotions d'un ballet qui émeuvent la faille lieuse tout éclose. Que vient-elle rendre à cet homme, la sultane insolite au corps cendré, en bascule sur le rebord du lit, plage où ricochent les éclairs lascifs de leurs fièvres ? Crin à vif. Souffles écourtés. Frelon hier captif, la peur se fait la belle. L'estran soyeux de la couche scintille aux ressacs des nageurs. Ils sont dénoués ; ils se contemplent balayés de stupeurs ambrées. A genoux Léo, sur l'étoffe magicienne approchée, tangue tandis que son horizon s'étrécit aux sarments des bras écartelés et avides, que ses papilles succombent au pampre d'une trop succulente vigne. Aligoté, engoué, marsanné, entend-il seulement, le croirait-il, ce :
- Viens-moi, Léo !
Leur rire éclate dissident.



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