- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
12 octobre 2011
Épisode 7 - Votre mandat a chu dans le merdier
- Soir, inspecteur. Je fais un bout
d'enquête moi-même.
- Votre mandat a chu dans le merdier, j'imagine.
Mais Vandenkiste est un bon bougre : maintes fois Léo l'a épaulé
dans telle recherche un peu louche, telle démarche d'instruction
aux limites du permis. En réalité mandat, brûlot rogatoire,
descente en bonne et due forme, référé, compulsoire, toutes
missions que la sénéchale de Kervellin confie, ordonne, exige sont
comme des fanfreluches sur le costume pur jus du flic de terrain.
Jules, c'est son prénom, a le nez fin et peut même parfaitement le
boucher au besoin ; il a queussi-queumi l'oreille très éclose
toujours réceptive aux boules quiès d'occasion. Excellent pisteur,
inventif, débrouillard, sûr dans le recueil de preuves ou des
dépositions comme rapide et futé dans la traque, il surfe
adroitement sur la vague des données objectives, médaillé chaque
fois pour ses résultats. Bref, ce limier plaît à Léo qui figure la
pointe sèche de son compas engagée dans les secrets de la loi.
Existent trois armes du crime :
- La batte qui a cassé le crâne, je l'ai dénichée dans la rigole, à
cent mètres d'ici ; je reconnais tout de suite ce genre de massue à
sa belle ouvrage sur l'os. Il me manque le surin. Et le bidon de
vitriol. Mais seul un cochon à jeun depuis un mois aurait le cœur
d'aller touiller ce bourrier où tu baignes. Tu as viré verrat, mon
pauv' Léo ?
- Curiosité personnelle. Bon ! Ça va comme ça, Jules, je rentre
m'essorer. J'en ai les dents qui crissent. A plus ?
- Ça sûrement ! Compte sur moi, Léo !
Et il lui démet l'omoplate en guise d'amicale bourrade, pas dupe de
ce que son cher équipier cache dans sa poche revolver
Tandis qu'il pilote à tombeau béant
l'automobile du boss, Léo sent ses oreilles bourdonner d'une
musique au style arraché, compacte, élastique, celle de Bashung,
pleine de cendres et de diamants ; il vogue sur ces ondes et rêve
de Zoé nue, voit un sourire ambigu niché sur ses lèvres pivoine,
ses jambes d'antilope, pour lui épanouies, fléchies sur un ventre
cuivreux. Il rêve oui, il dérape sur tout, heurte des choses. Un
tête à queue s'achève en tonneau, heureusement non pyrotechnique,
sur un platane.
Le platane.
Arbre fatidique au pelage de marbre, au fût bossu, planté pour
l'accueil large que Léo flatte de la main chaque fois qu'il
l'aborde à cheval ou en voiture, devant lequel à cette heure, il
finit la balade à pied. L'atmosphère frissonne hiver au milieu du
cajolement des geais insomniaques, de la craille railleuse des
corneilles tôt levées. Sept heures du matin sur le pont de chemin
de fer. Il tourne la clef. Tombe sur Hannibal qui reflue : il pue
trop ce chaland qui débarque, même pour un renifleur d'anus !
Incrédible string band. Musique de
fond que frappe le juke-box. Immergé dans la savonnée tiédasse,
Léo, croches sur le zinc, songe malgré lui, un peu honteux, au
confort de sa maison à lui, en lisière du bois où fumaient encore
il y a quelques jours senteurs sanglières, effluves de vase, parmi
les trilles des mésanges et l'aboi des renards. Pas de nostalgie
vraiment, mais pour tout dire, la bâtisse branlée de fissures qui,
n'empêche, ont leur charme, il l'a laissée à Gwendoline, difficile
copine, le temps qu'elle mettra à la quitter, malles et meubles
sous le bras, tristesse et dépit dans le cœur.
Gwendoline ! Blonde à couettes, noctambule juriste un tantinet
maniaque, harpiste à ses heures, branchée sexe une fois maxi par
semaine en écoutant Liszt et juste avant le marché du dimanche. Pas
très boîte de nuit, leur chambrette ; ni très sauterie punk
électro. Pas question pour Léo d'ironiser devant les nuisettes en
satin blanc de telle fée, nostalgique avérée des contes de Perrault
; pas de crispation s'il vous plaît au son brouillamini de sa lyre
pourtant bien espiègle ; interdiction radicale enfin pour le
sigisbée de sortir de sa housse en skaï tigré la balalaïka
offerte par l'oncle Serguei, fût-ce pour la sérénade ! Ah, la vie
de couple avec Gwendoline : rien que du langoureux lamento, rien
que du long ennui bien que l'idylle fût soigneuse et d'agrément
naïf, très affectueusement charpentée. Mais elle a pris fin, hélas,
patience eau de boudin.
Quinze jours pour déménager. Quinze jours donc chez Georges,
opportunément accueillant. Quinze jours pour que s'opère la
révolution copernicienne d'une vie d'homme avant qu'il songe à
réintégrer son manoir bardé de lierre et de glycine, y jouir d'une
salle de bain un peu lisse ; quinze jours pour réécouter, plein
pot, ses disques de rock underground et, en boucle, «
The waiting room » de Chloé Thévenin, coupé de « Island in the sun
» de Bellafonte. Harry.
Centre ville. Extérieur nuit.
La ruelle se déchausse en courbe grossière, ses trottoirs sinuent
si mesquins qu'ils interdisent le passage à deux citadins de front.
Zoé l'emprunte franchement cependant comme chaque soir pour
regagner son gîte fixe, son boulot sociothérapeutique terminé. Et
là, aucune envie de glander, ni de rencontrer qui que ce soit ;
encore moins d'écluser un petit ballon de Sancerre chez son tuteur
envahissant. Son pas rapide elle l'allonge de plus belle. Elle
glisse, mal dans ses bottillons. Quelque chose, une impression
mauvaise la fait se retourner trop souvent depuis quelques minutes.
Pressentiment félin, elle se met à courir. A toutes jambes.
Le square enfin ! Les bancs. A cette vue pépite en elle une courte
émotion mémorable qu'elle n'a guère loisir de goûter. En effet,
plusieurs individus paressent, en station devant sa course, assez
subitement : ils papotent sans éclat, onctueux, capuchon rabattu
sur les cils, se parant ainsi et du grésil qui poisse et de
l'indiscrétion ambiante d'un potentiel observateur, précaution
chérie du petit monde des dealers. Groupement bruiteux, leur ramage
qui confond l'exclamation maghrébine et le juron turc tient plus du
conciliabule que du comptoir de troc, il fait vivre à Zoé une
montante agitation des nerfs. Elle se doute qu'elle est pistée
serré. Une haleine forte l'accoste tout à coup : elle l'a humée
déjà ! Naguère. Mais une beigne sur l'épaule la fait pivoter.
Boricz ! Le revoilà, dévisagé en cru, avec ses yeux dorés brillants
dans sa face de babouin. Ce prédateur fol qui lui en veut à mort
halète sur elle il va l'écharper, l'étriller, la
bucher…
- « Merde, je suis foutue !… »
Il n'a pourtant pas le temps de la brutaliser. Quelqu'un s'est rué
sur lui, barre de fer au poing. Léo.
Médusé d'abord, le goret en cavale se ressaisit qui ne peut
s'éterniser là. Il hésite à risquer le tout pour le tout et
décroche. Il fonce, hure basse, sur les palabreurs qui encombrent
bien inopportunément sa sortie du square. Pas de chance pour lui.
Pour eux ? S'ils ont pris parti pour la femme agressée,
chevaleresques et ostensibles, sans doute un motif autre les
incite. Tout de go, ils font front à quatre, barrant la route à
Boricz. Pendant que Léo, piégé par l'envie de s'assurer de Zoé,
temporise, le fugitif s'est emparé d'une bouteille de bière à la
traîne près d'un banc. Il en brise le culot dur et, face aux
larrons, adopte sur le champ la gymnique du samouraï, du guerrier
kung-fu. Scintillement pluriel. Quatre lames jaillissent des
blousons, dardent sur l'abdomen du maousse. Les types, tactiques et
bandés, pressent l'encerclement en un parfait synchronisme. Ils
vont attaquer quand d'un bond vif, prodigieux pour une telle masse,
le forcené s'arrache du pavé, vrille sur lui-même et décoche
violemment la toupie de ses talons ferrés tour à tour sur les
mâchoires proches. Fracas d'os explicite et immédiat. Deux
agresseurs sont au sol, hors de combat. Incendiés de haine, les
deux autres se brident, couteau en avant. Leur danse est méfiante,
nerveuse qui défie le mastif Boricz si élastique, si turgide et qui
barrit à l'étripe. Qui, le premier s'élance. Trop précipité, son
revers du bras pour occire manque le gueux : le tesson explose sur
le mur. Le voilà mains nues, déjà paré. Les compères le chargent,
pas assez vite pour esquiver la ruse fumante de ce gorille qui, au
terme d'un saut périlleux, choppe, genoux joints, sur le dos cambré
de l'imprudent. Reins brisés, celui-ci s'écroule. Alors plus
éperdu, rageur et noir de peur, en un réflexe de désespoir, le
dernier projette son poignard droit au ventre du bandit.
Il beugle, le gros Boricz, tripes trouées peut-être mais qui,
diabolique ressort, a encore le cran de broyer d'un coup de
manchette l'avant-bras du lanceur. Craquement du radius,
piaillement du pendard. Fin du round.
Alentour de ce ring improvisé, progressive marée d'ignominie, des
badauds vocifèrent, à respectueuse distance cependant. A la lueur
des lampes mouillées ils contemplent la bête éventrée à demi
volter, revenir un moment, yeux rouges sur une Zoé atterrée, se
raviser aussitôt lorsque Léo brandissant sa barre à mine fond sur
lui. En une giration étonnante, l'ogre déguerpit dare-dare dans la
venelle, se tenant le bide sanglant à deux poings. Trop c'est
trop.
La bataille de rue a-elle duré trois minutes ? Elle est un
désastre. Il faut se tirer de là en vitesse sans se demander qui
sont les estropiés gisant dans leur souille.
Harponnant Léo ébahi qui estoque le vide, Zoé se glisse,
reptilienne, éclamptique, le long des façades. Elle s'infiltre,
sûre d'elle, cognant du coude dans la cohue crapulière des voyeurs
interdits. Rendue at home enfin, elle ouvre sa lourde, s'engouffre,
suivie de Léo. Elle n'allume pas. Et lorsqu'ils montent à l'étage,
la ritournelle des combis de police n'a plus à saluer que des
blessés bavant aux pieds de la grouillante populace.
Pas de doute. Boricz est le tueur aveugle dont la furie malade ne s'arrêtera pas avant qu'il n'ait violé à mort la salope qui lui a préféré un pitre argentin, une lyrique pédale.
Quelques bougies encensent
d'oscillations la pénombre de la chambre où, aquae lassae, Zoé
s'est calfeutrée avec son gringo sablé de malaises, dévasté d'une
tendresse que drogue l'impatience. Son viril univers boit la tasse,
leurré tout autant par les successifs épisodes que par l'errance de
Zoé qui, sur la soie cramoisie de l'immense lit ovale, déjà feule
en silence, se chiffonne les cheveux, moirée d'une paix peu à peu
labyrinthique. Embigré, Léo, dos au mur sans lèpre, abîme son
regard sur les rives d'orfroi qui somptueusement s'engourdissent,
nues, devant lui. Les traits se cisèlent, parfaits comme des
phrases mallarméennes dont l'arc errant sur le drap fin vibre
maintenant pour y installer l'insomnie. Sous les yeux de Léo une
nudité liquide s'éploie offrande, dans le chuchotement des parfums
d'encens rare, d'opoponax ; elle le brûle aux moelles. Au dépourvu,
il se mâche une pensée lactescente. Mais l'incendie puissant cabre
en arc ses lombes que flattent mille aiguilles et le carbone à bout
portant. Plus de bavardage lorsqu'une femme pareille cloue le bec
aux prudences, elle dont le ventre tendu se dore pour lui de
factices incertitudes, elle dont les moues flattent un coq en
demeure de faire la roue.
Un mouvement dansé berne la vaste couche, sans décence, se saoule
aux arènes des cuisses, méduse l'espace allant s'étrécissant, moins
gourd. Ce sont douces commotions d'un ballet qui émeuvent la faille
lieuse tout éclose. Que vient-elle rendre à cet homme, la sultane
insolite au corps cendré, en bascule sur le rebord du lit, plage où
ricochent les éclairs lascifs de leurs fièvres ? Crin à vif.
Souffles écourtés. Frelon hier captif, la peur se fait la belle.
L'estran soyeux de la couche scintille aux ressacs des nageurs. Ils
sont dénoués ; ils se contemplent balayés de stupeurs ambrées. A
genoux Léo, sur l'étoffe magicienne approchée, tangue tandis que
son horizon s'étrécit aux sarments des bras écartelés et avides,
que ses papilles succombent au pampre d'une trop succulente vigne.
Aligoté, engoué, marsanné, entend-il seulement, le croirait-il, ce
:
- Viens-moi, Léo !
Leur rire éclate dissident.











