- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
21 septembre 2011
Épisode 4 - Zoé c'est la bombe
- Sur scène, projecteurs à cru, Zoé
c'est la bombe. Sa voix, la foudre. Rouge brouillard. Elle perfore,
n'arrache pas ce qu'elle caresse. Subtile, puissante, sa musique se
solidifie de rythmes brisés, d'imperceptibles séquences-retours,
qui rendent l'impact sonore d'une mélancolie de fièvre. Façon hard,
elle revisite le rock & roll suave et concassé d'Elvis dont le
grave du gosier maxaude profond. Zoé écrit ses textes, labour
mortel, extrêmement femme.
Georges poursuit :
- Aucun décor, sinon ce mât axial et lisse sur quoi se torsionnent
,avec sveltesse et prouesses d'entrejambe, ses collègues
danseuses, en alternance avec son propre show. Dans son gainé
cuir écarlate-motard, troué aux genoux, elle martèle la cadence du
talon de sa botte sans que son regard ne cesse de
charbonner ses partenaires : Malo, le batteur sénégalais, peu
commode, excellent fauteur de troubles vasculaires ; un guitariste
superbe dieu, argentin fluide, soliste virtuose dont les phalanges,
de l'avis pimenté de Zoé, gagnent à être frôlées de près. Orlando.
Enfin le taciturne cimenté, l'armoire au râble de gnou, Jim,
bassiste. Tous sous l'impaction de xanthines ou d'amphétamines,
tous efficaces. Golden nights.
Quittant avec précipitation ce Léo
insolite, intéressant loup blond au regard bleu de cendre, Zoé a
bifurqué vers son studio ; sur ses talons trottine l'éreintant
gnome qu'elle ne connaît que trop pour l'avoir souventefois bercé
de toutes sortes de façons, il n'y a guère. Ne l'a-t-elle pas aidé
à s'éjecter du centre Detoxy pour sérieux addicts et accros
forcenés ? Car c'est là où son métier lui mange un temps bien
plein, bien berné. Ferko, le dit zingué, avec sa méthadone en
sautoir ne lâche plus Zoé depuis lors : quand elle sort du centre,
quand elle court se relaxer le neuraxe chez Georges (que ce connard
jalouse aussi) et sûrement la nuit, au Posada, quand il vient pour
la mater…pour lui sucer l'aumône d'une toise, d'une pige, d'une
renouche.
Mais en vain, d'ailleurs : il en est viré à chaque fois à coups de
pied au derche. Rage totale. Alors, sous sa casquette jaune sale
fume sa grogne, la longue penne dérobant son regard de fouine
vicieuse, son teint ictérique saucé de scrofule.
Zoé lui échappe parfois, à son grand dam.
- La salope ! Faudra bien qu'elle m'ancre. Marre de tondre tout le
temps mon œuf avec elle !
A l'heure qu'il est loin avancée de la nuit, on accorde, on se
gargarise la luette, on s'énerve.
Les instrumentistes en condition chipotent qui sa basse, qui sa
caisse claire, son gong, son tam-tam tandis que, fulmineuse,
grimpée d'impatience, Zoé mange le micro. Pressentante aussi,
piquée d'une mouche.
- Que fiche Orlando ? Jamais en retard comme ça !
De guerre lasse, elle se retire et va voir. Passé les coulisses ou
ce qui en tient lieu, de plus en plus inquiète, elle affole le
colimaçon, gagne en cascade le rez qui, derrière le bâtiment,
permet l'entrée aux artistes. La porte est entrouverte.
Horreur.
Régulier dans ses fantaisies
d'horaire et sa capricieuse estime du temps, Orlando se hâte quand
même, ce soir, à sa louvoyeuse et lente guise ; en glissant sa
démarche féline un peu ginginante sur le pavé mouillé, il balance,
comme si le tango primal l'avait accouché ; des doigts il frappe en
sèche métrique la table de l'instrument sur lequel brille son
ahurissante prestidigitation. Orlando inventif, malicieux, méduse
son monde par une virtuosité absolue, humble et naïve. Par triolets
filent ses accords successifs, ultrarapides quand son doigté sur la
chanterelle reste net et doux dans les solos. Par habitude, il
fredonne encore et encore cet air italien appris dans l'estancia,
hier dans sa pampa. Puis il le siffle, même nonchalance, sans se
douter qu'on est à ses trousses. Il franchit le parc étriqué des
voitures, rase le sol luisant du dépotoir crado, va pour atteindre
la porte vitrée de service, toujours baguenaudeur sur l'îlot
furtif de son indolence… Cette porte, il ne la passera pas.
Jamais.
Un puissant jet de sulfure acide gicle à sa face : il brait, il
rugit de douleur.
Aussi vite un coup de batte lui estoque le crâne. Il ne hennit même
plus, il glaviote, tombe sur les rotules, lâche la guitare pour se
parer de la brute. En vain. Entend-il le sifflement précis,
foudroyant ? L'assassin d'un revers lui fend la gorge entière. Plus
aucun cri. Orlando éjacule le sang, gargouille. Lors, sans hésiter,
le tueur se lance sur ses belles mains artistes et d'un coup sec
lui sectionne index et pouce, à cru, pour ensuite lui en bourrer le
fond de bouche.
- Adios amigo !
Et le gueux se barre, ravi.
Déchevillée, le penser saccagé, le
cœur en vrille, Zoé corne sur le moribond, elle s'égosille et puis
s'abat, pour plonger sur ce visage détruit, pour tremper ses lèvres
sur l'ultime hoquet des gencives qu'elle a délivrées des tronçons
sanglants.
Oui, elle l'aimait, Orlando, plus qu'un frère, plus qu'un amant.
C'était son équinoxe, son Indien, sa cordillère. Avec lui, elle
brûlait des nuits entières et ils se consumaient enlacés,
embrassés, confondus, ivres d'eux-mêmes. L'autre réel se muait
erreur pure.
Elle ferme les paupières calcinées de chimie, cache à jamais
l'émeraude des yeux magnifiques. Crucifixion.
Dare-dare ont rappliqué les flics, géniaux carabiniers d'Offenbach.
Le piaulement strident les annonce : ils débouchent pour gueuler :
« Mains en l'air. Dos au mur. Tout le monde ! ». Car tout le monde,
c'est clair, est suspect ici. Sans dépit, sans état d'âme aucun,
les sapeurs qui ont bahuté le corps dans la rue, rempilent à l'aise
leurs couverts, flacons et bonbonnes d'inanité, après avoir jeté
sur le cadavre noyé de flegmes cruoreux le plaid de circonstance.
Alors dégingandés ils se retirent vers d'autres proies plus
porteuses, plus valorisantes, laissant celle-ci au soin renifleur
du médecin-légiste et du juge ad hoc. Sur ses entrefaites, on a
sans ménagements, hargneusement menotté le trio de musiciens que
l'on fourgue dans le combi qui ronronne, lampe bleue trépignant sur
sa herse.
- Tous camés, tous fêlés, tous suspects ces branquignols… Au trou
la racaille !
De son poste à l'angle le plus sombre de la rue, Léo a regardé
trotter tête basse, fosse des aisselles à jour, cils glués, le
troupeau pathétique des danseuses qui, une minute auparavant, au
sous-sol, répétaient avec grâce leurs passes d'armes, peaufinaient
leurs ronds de cuisse en tenue de gala. Alignées toutes telles
quelles, à gros frissons sous ce climat polaire, elles dégoulinent
de sueurs paniques et de pluie en attendant d'embarquer à leur tour
dans l'escrime atterrée de leurs talons aiguilles. Eclate le
concert suraigu des sirènes. Leur cohorte va donc gagner le
commissariat, non sans être reluquée par les piaillements ignobles
des rombières du quartier, courues à la curée et qui, baveuses de
lubricité, applaudissent.
Avant qu'elles ne disparaissent derrière la portière, ces filles
rebombent le bulbe de leur torse fièrement et leur couronne broche
un ultime fandango au musicien en allé.
Léo, plus éculé d'angoisse, taré d'incompréhension, les nerfs en
prostration, se consterne. Et puis dynamisé comme un ressort
subitement remonté, il se dresse sur ses ergots, croche le revers
de veste de l'animal à casquette et lui assène un gros coup de
boule en pleine face. L'imbécile s'écroule, gueule empoicrée,
knock-out. Tout cela fait désordre. La flicaille s'alarme. Et
charge Léo. Catapulté par une sainte colère, il leur échappe dans
un sprint ahurissant. Sous ses pieds ricoche l'encre sale des
éclaboussures de sang, de vitriol et de boue. Finie la musique
!
- Zoé a été arrêtée ! Fourrée au
cachot. Accusée de meurtre… son guitariste, trucidé comme un goret
!
- Quoi ? On a tué Orlando ?
Georges s'effondre : le bel Argentin, c'était comme son fils… C'est
impossible. Pourquoi lui ? Mais Léo ne le laisse pas mâcher
longtemps sa choucroute morale de haineux et coléreux deuil :
- Allons chez les flics, sortons Zoé de là !
Georges devine, au parfum des procédés de la Boutique, que déjà les
pandores pressent de questions, cuisinent à la pointe du canif et
l'un après l'autre, les supposés coupables du Posada. Frappeur et
musclé, l'interrogatoire qui se veut rentable s'enrichit de
prélèvements sanguins propitiatoires tant il est évident que ces
hippies macaques, sauvages asiates ou bantous, n'auront que ce
qu'ils méritent. La perpète.
Revenu à lui et comme pris
d'illumination, Georges quitte sa prime déroute, sa ribote émue.
L'ancien bourlingueur, le légionnaire qui en a vu et revu à
Srebenica avec les casques bleus, refait surface : raidi, efficace,
expédient, il va faire le poil aux enquêteurs de merde qui osent
mettre leurs pattes sur Zoé, sa pupille, cette tremblante petite
ruine de la guerre balkane qui hier gisait et qu'il a ramenée pour
la sauver de la curée carnivore. Pas de mégarde. Il ne raisonne pas
comme une babouche quand, poussant le col, l'adrénaline du lutteur
le disputant aux androgènes d'un père, il pique des deux vers la
ville. Ainsi dévastés de rancune et d'espoir, Léo et lui, allumés
d'une tendresse différente et pure, convergent sur le centre. Les
étoupille l'émotion drue.
Cité aux rivages moites, froids, quartiers morts.
Le cliquetis de la bagnole fourbue ne leurre pas le temps compté,
parce que le manque de Zoé palpite, poison et bombe ensemble. Le
gros Georges dont saillent tout à coup massetons et biceps mâche
avec son compagnon une seule et unique obsession : arracher Zoé aux
barreaux. Ils se taisent, murés, complices. Les pneus strient le
pavé lactescent de pluie, zigzaguent.
En réalité, c'est vers l'Institut de Médecine légale qu'ils roulent
à tombeau grand ouvert.
Z'Arlette, de garde, a été réquisitionnée par la juge de Kervellin
(prénom Aldegonde) qui exige séance tenante un rapport sur
l'éventuelle teneur du sang en alcool - morphine - cocaïne de cette
bande de voyous pointés depuis lurette dans le collimateur de la
brigade des stups. Enfin coincés ! Pétant de liesse, la juge
s'obstine à se convaincre que ce bouge au couvert artistique est
bel et bien la rotule ouvrière d'un trafic carabiné de toutes
espèces d'abstersifs prohibés, allant du phlogistique sexuel, du
carnatif déboussolateur du surmoi aux quinquinas les plus
hallucinogènes. C'est une battante, Aldegonde, elle veut du
résultat, de l'obéissance, de la gloire. De la promotion. Et là,
elle jubile à fond.
L'équipe d'urgence miraculeusement réunie dans les locaux du
Parquet, surgit Léo, à l'improviste.
- Béni soit le ciel, te voilà, Léo ! On a un boulot dingue.
- C'est quoi ? J'avais à te parler, justement, d'un truc,
Z'Arlette.
- Et bien le truc, console-toi, il est bien là. Un monceau de merde
bien juteux !… Et massif ! Tu vois ces cinq tubes de sang tout
frais, je les ai reçus étiquetés « échantillons » sur lesquels
rechercher tout ce qui pue. Bonne chance !
Avisant de biais la mine de Z'Arlette, Léo qui lui trouve les joues
rosies, le nez un peu plus troussé que de coutume et le chignon
années 80 tout à fait en déroute, sourit malgré la tragédie et
goguenarde :
- On t'a coupé le bonheur cette nuit, petite chérie ?
- Eh oui ! c'était corvée cul avec le chef … T'inquiète.
Inspection, classification, annotation. Ils se mettent férocement à
l'ouvrage. Brutalement alors Léo trémule. Blanchit.
- C'est quoi ces initiales-là ? Z.X. ?
Car le « Z » illico l'emmène sur les berges de la chanteuse… Une
prémonition imparable le booste.
Z'Arlette en plongée dans le réquisitoire lui jette alors :
- Zoé Xhaferi. Kosovare. Naturalisée belge. Ça peut faire très mal
si…











