- Le sulfure et la soie

Nicolas Florence

Le sulfure et la soie

21 septembre 2011

Épisode 4 - Zoé c'est la bombe

- Sur scène, projecteurs à cru, Zoé c'est la bombe. Sa voix, la foudre. Rouge brouillard. Elle perfore, n'arrache pas ce qu'elle caresse. Subtile, puissante, sa musique se solidifie de rythmes brisés, d'imperceptibles séquences-retours, qui rendent l'impact sonore d'une mélancolie de fièvre. Façon hard, elle revisite le rock & roll suave et concassé d'Elvis dont le grave du gosier maxaude profond. Zoé écrit ses textes, labour mortel, extrêmement femme.
Georges poursuit :
- Aucun décor, sinon ce mât axial et lisse sur quoi se torsionnent ,avec sveltesse et prouesses  d'entrejambe, ses collègues danseuses, en alternance avec son  propre show. Dans son gainé cuir écarlate-motard, troué aux genoux, elle martèle la cadence du talon de sa botte sans que  son  regard ne cesse de  charbonner  ses partenaires : Malo, le batteur sénégalais, peu commode, excellent fauteur de troubles vasculaires ; un guitariste superbe dieu, argentin fluide, soliste virtuose dont les phalanges, de l'avis pimenté de Zoé, gagnent à être frôlées de près. Orlando. Enfin le taciturne cimenté, l'armoire au  râble de gnou, Jim, bassiste. Tous sous l'impaction de xanthines ou d'amphétamines, tous efficaces. Golden nights.

Quittant avec précipitation ce Léo insolite, intéressant loup blond au regard bleu de cendre, Zoé a bifurqué vers son studio ; sur ses talons trottine l'éreintant gnome qu'elle ne connaît que trop pour l'avoir souventefois bercé de toutes sortes de façons, il n'y a guère. Ne l'a-t-elle pas aidé à s'éjecter du centre Detoxy pour sérieux addicts et accros forcenés ? Car c'est là où son métier lui mange un temps bien plein, bien berné. Ferko, le dit zingué, avec sa méthadone en sautoir ne lâche plus Zoé depuis lors : quand elle sort du centre, quand elle court se relaxer le neuraxe chez Georges (que ce connard jalouse aussi) et sûrement la nuit, au Posada, quand il vient pour la mater…pour lui sucer l'aumône d'une toise, d'une pige, d'une renouche.
Mais en vain, d'ailleurs : il en est viré à chaque fois à coups de pied au derche. Rage totale. Alors, sous sa casquette jaune sale fume sa grogne, la longue penne dérobant son regard de fouine vicieuse, son teint ictérique saucé de scrofule.
Zoé lui échappe parfois, à son grand dam.
- La salope ! Faudra bien qu'elle m'ancre. Marre de tondre tout le temps mon œuf avec elle !


A l'heure qu'il est loin avancée de la nuit, on accorde, on se gargarise la luette, on s'énerve.
Les instrumentistes en condition chipotent qui sa basse, qui sa caisse claire, son gong, son tam-tam tandis que, fulmineuse, grimpée d'impatience, Zoé mange le micro. Pressentante aussi, piquée d'une mouche.
- Que fiche Orlando ? Jamais en retard comme ça !
De guerre lasse, elle se retire et va voir. Passé les coulisses ou ce qui en tient lieu, de plus en plus inquiète, elle affole le colimaçon, gagne en cascade le rez qui, derrière le bâtiment, permet l'entrée aux artistes. La porte est entrouverte.
Horreur.

Régulier dans ses fantaisies d'horaire et sa capricieuse estime du temps, Orlando se hâte quand même, ce soir, à sa louvoyeuse et lente guise ; en glissant sa démarche féline un peu ginginante sur le pavé mouillé, il balance, comme si le tango primal l'avait accouché ; des doigts il frappe en sèche métrique la table de l'instrument sur lequel brille son ahurissante prestidigitation. Orlando inventif, malicieux, méduse son monde par une virtuosité absolue, humble et naïve. Par triolets filent ses accords successifs, ultrarapides quand son doigté sur la chanterelle reste net et doux dans les solos. Par habitude, il fredonne encore et encore cet air italien appris dans l'estancia, hier dans sa pampa. Puis il le siffle, même nonchalance, sans se douter qu'on est à ses trousses. Il franchit le parc étriqué des voitures, rase le sol luisant du dépotoir crado, va pour atteindre la porte vitrée de service, toujours baguenaudeur sur l'îlot  furtif de son indolence… Cette porte, il ne la passera pas. Jamais.
Un puissant jet de sulfure acide gicle à sa face : il brait, il rugit de douleur.
Aussi vite un coup de batte lui estoque le crâne. Il ne hennit même plus, il glaviote, tombe sur les rotules, lâche la guitare pour se parer de la brute. En vain. Entend-il le sifflement précis, foudroyant ? L'assassin d'un revers lui fend la gorge entière. Plus aucun cri. Orlando éjacule le sang, gargouille. Lors, sans hésiter, le tueur se lance sur ses belles mains artistes et d'un coup sec lui sectionne index et pouce, à cru, pour ensuite lui en bourrer le fond de bouche.
- Adios amigo !
Et le gueux se barre, ravi.

Déchevillée, le penser saccagé, le cœur en vrille, Zoé corne sur le moribond, elle s'égosille et puis s'abat, pour plonger sur ce visage détruit, pour tremper ses lèvres sur l'ultime hoquet des gencives qu'elle a délivrées des tronçons sanglants.
Oui, elle l'aimait, Orlando, plus qu'un frère, plus qu'un amant. C'était son équinoxe, son Indien, sa cordillère. Avec lui, elle brûlait des nuits entières et ils se consumaient enlacés, embrassés, confondus, ivres d'eux-mêmes. L'autre réel se muait erreur pure.
Elle ferme les paupières calcinées de chimie, cache à jamais l'émeraude des yeux magnifiques. Crucifixion.
Dare-dare ont rappliqué les flics, géniaux carabiniers d'Offenbach. Le piaulement strident les annonce : ils débouchent pour gueuler : « Mains en l'air. Dos au mur. Tout le monde ! ». Car tout le monde, c'est clair, est suspect ici. Sans dépit, sans état d'âme aucun, les sapeurs qui ont bahuté le corps dans la rue, rempilent à l'aise leurs couverts, flacons et bonbonnes d'inanité, après avoir jeté sur le cadavre noyé de flegmes cruoreux le plaid de circonstance. Alors dégingandés ils se retirent vers d'autres proies plus porteuses, plus valorisantes, laissant celle-ci au soin renifleur du médecin-légiste et du juge ad hoc. Sur ses entrefaites, on a sans ménagements, hargneusement menotté le trio de musiciens que l'on fourgue dans le combi qui ronronne, lampe bleue trépignant sur sa herse.
- Tous camés, tous fêlés, tous suspects ces branquignols… Au trou la racaille !
De son poste à l'angle le plus sombre de la rue, Léo a regardé trotter tête basse, fosse des aisselles à jour, cils glués, le troupeau pathétique des danseuses qui, une minute auparavant, au sous-sol, répétaient avec grâce leurs passes d'armes, peaufinaient leurs ronds de cuisse en tenue de gala. Alignées toutes telles quelles, à gros frissons sous ce climat polaire, elles dégoulinent de sueurs paniques et de pluie en attendant d'embarquer à leur tour dans l'escrime atterrée de leurs talons aiguilles. Eclate le concert suraigu des sirènes. Leur cohorte va donc gagner le commissariat, non sans être reluquée par les piaillements ignobles des rombières du quartier, courues à la curée et qui, baveuses de lubricité, applaudissent.
Avant qu'elles ne disparaissent derrière la portière, ces filles rebombent le bulbe de leur torse fièrement et leur couronne broche un ultime fandango au musicien en allé.
Léo, plus éculé d'angoisse, taré d'incompréhension, les nerfs en prostration, se consterne. Et puis dynamisé comme un ressort subitement remonté, il se dresse sur ses ergots, croche le revers de veste de l'animal à casquette et lui assène un gros coup de boule en pleine face. L'imbécile s'écroule, gueule empoicrée, knock-out. Tout cela fait désordre. La flicaille s'alarme. Et charge Léo. Catapulté par une sainte colère, il leur échappe dans un sprint ahurissant. Sous ses pieds ricoche l'encre sale des éclaboussures de sang, de vitriol et de boue. Finie la musique !

- Zoé a été arrêtée ! Fourrée au cachot. Accusée de meurtre… son guitariste, trucidé comme un goret !
- Quoi ? On a tué Orlando ?
Georges s'effondre : le bel Argentin, c'était comme son fils… C'est impossible. Pourquoi lui ? Mais Léo ne le laisse pas mâcher longtemps sa choucroute morale de haineux et coléreux deuil :
- Allons chez les flics, sortons Zoé de là !
Georges devine, au parfum des procédés de la Boutique, que déjà les pandores pressent de questions, cuisinent à la pointe du canif et l'un après l'autre, les supposés coupables du Posada. Frappeur et musclé, l'interrogatoire qui se veut rentable s'enrichit de prélèvements sanguins propitiatoires tant il est évident que ces hippies macaques, sauvages asiates ou bantous, n'auront que ce qu'ils méritent. La perpète.

Revenu à lui et comme pris d'illumination, Georges quitte sa prime déroute, sa ribote émue. L'ancien bourlingueur, le légionnaire qui en a vu et revu à Srebenica avec les casques bleus, refait surface : raidi, efficace, expédient, il va faire le poil aux enquêteurs de merde qui osent mettre leurs pattes sur Zoé, sa pupille, cette tremblante petite ruine de la guerre balkane qui hier gisait et qu'il a ramenée pour la sauver de la curée carnivore. Pas de mégarde. Il ne raisonne pas comme une babouche quand, poussant le col, l'adrénaline du lutteur le disputant aux androgènes d'un père, il pique des deux vers la ville. Ainsi dévastés de rancune et d'espoir, Léo et lui, allumés d'une tendresse différente et pure, convergent sur le centre. Les étoupille l'émotion drue.
Cité aux rivages moites, froids, quartiers morts.
Le cliquetis de la bagnole fourbue ne leurre pas le temps compté, parce que le manque de Zoé palpite, poison et bombe ensemble. Le gros Georges dont saillent tout à coup massetons et biceps mâche avec son compagnon une seule et unique obsession : arracher Zoé aux barreaux. Ils se taisent, murés, complices. Les pneus strient le pavé lactescent de pluie, zigzaguent.
En réalité, c'est vers l'Institut de Médecine légale qu'ils roulent à tombeau grand ouvert.
Z'Arlette, de garde, a été réquisitionnée par la juge de Kervellin (prénom Aldegonde) qui exige séance tenante un rapport sur l'éventuelle teneur du sang en alcool - morphine - cocaïne de cette bande de voyous pointés depuis lurette dans le collimateur de la brigade des stups.  Enfin coincés ! Pétant de liesse, la juge s'obstine à se convaincre que ce bouge au couvert artistique est bel et bien la rotule ouvrière d'un trafic carabiné de toutes espèces d'abstersifs prohibés, allant du phlogistique sexuel, du carnatif déboussolateur du surmoi aux quinquinas les plus hallucinogènes. C'est une battante, Aldegonde, elle veut du résultat, de l'obéissance, de la gloire. De la promotion. Et là, elle jubile à fond.
L'équipe d'urgence miraculeusement réunie dans les locaux du Parquet, surgit Léo, à l'improviste.
- Béni soit le ciel, te voilà, Léo ! On a un boulot dingue.
- C'est quoi ? J'avais à te parler, justement, d'un truc, Z'Arlette.
- Et bien le truc, console-toi, il est bien là. Un monceau de merde bien juteux !… Et massif ! Tu vois ces cinq tubes de sang tout frais, je les ai reçus étiquetés « échantillons » sur lesquels rechercher tout ce qui pue. Bonne chance !
Avisant de biais la mine de Z'Arlette, Léo qui lui trouve les joues rosies, le nez un peu plus troussé que de coutume et le chignon années 80 tout à fait en déroute, sourit malgré la tragédie et goguenarde :
- On t'a coupé le bonheur cette nuit, petite chérie ?
- Eh oui ! c'était corvée cul avec le chef … T'inquiète.
Inspection, classification, annotation. Ils se mettent férocement à l'ouvrage. Brutalement alors Léo trémule. Blanchit.
- C'est quoi ces initiales-là ? Z.X. ?
Car le « Z » illico l'emmène sur les berges de la chanteuse… Une prémonition imparable le booste.
Z'Arlette en plongée dans le réquisitoire lui jette alors :
- Zoé Xhaferi. Kosovare. Naturalisée belge. Ça peut faire très mal si…



Page précédente - Page suivante