- Le sulfure et la soie
Le sulfure et la soie
07 septembre 2011
Épisode 2 - Zoé
Léo dans l'instant fragile blêmit, son cœur lui troue le torse. Sans savoir trop pourquoi, il fonce au sinistre, ventre à terre : il pressent, telle une bête. Ce n'est même pas présomption. Le lionceau flaire le pire. Or il n'y a pas de pire.
Tout au plus règne-t-il une inquiétude, une détresse dans la brume, suffisantes pour faire trembler. De la portière aux trois-quarts arrachée saillissent des flammes, des laves en jets, une gabegie de bitume : vulgaire matériau qui charbonne, le toc en feu d'une marchandise sur roues dont il ne jaillit aucun braillement.
Poings sur le nez, Léo tente le coup de sonde dans l'habitacle ; personne sur les sièges, pas âme qui vive en cette écœurante et explosive cellule qu'il va quitter enfin lorsqu'une voix se cambre derrière lui :
- J'ai été éjectée en virant. C'était serré. Mais je n'ai rien, merci.
Ce timbre feutré qui pourrait être macabre mais se condense là, tout mince et cristallin, s'est posé sur son ébahissement avec la douceur noueuse d'une ironie qui le met hors de ses gonds : il a eu vraiment peur. Bien qu'il reconnaisse la fille d'hier soir, la même créature flexueuse qui nonchalamment appuyait le coude au zinc et l'émouvait jusqu'au péril, il joue ici la grogne. Enfant buté, il ne pose pas de questions. C'est comme si, vexé, il attendait qu'elle se lâche davantage, la première.
- Cette cage pourrie n'est pas à moi. Ce matin, après le boulot, j'ai voulu repasser chez Georges, lui parler ; vous revoir aussi. Mais en quittant le « Posada », une trouille m'a prise en apercevant casqué, les mains sur le guidon de sa Kawasaki, un type. Drôle de type.
- L'olibrius du bar ?
- Non pas lui. Mais le gueux me guettait, m'attendait sur les nerfs et dès que j'eus décollé en trombe il m'a suivi. Dingue, j'ai brûlé tous les feux que je pouvais. L'ai-je semé, mystère ? Sa silhouette me disait quelque chose de pas chouette du tout. Idiote, j'ai perdu la pédale… et loupé le virage.
- Et voilà le résultat ! Je crois que Georges a dû appeler les secours.
- Déjà ! Déguerpissons, voulez-vous ? Je n'ai aucun papier en règle.
Etrangement la cacophonie de pueuse fumée et d'étincelles n'a encore attiré personne. Pas un seul de ces charognards curieux à dénombrer, chacals qui d'ordinaire succulent de plaisir devant tout désastre où ça crie, où ça saigne. Total désert autour de la cinéfaction caustique. Ils ont détalé tous deux avant que le pétrole ne leur saute en pleine poire.
Léo qui a grippé le coude de la fille l'entraîne et elle ne demande pas son reste. C'est avec la détonation du réservoir qu'ils s'engouffrent dans la taverne. Ne gisent plus là-bas que des atomes boucanés, l'engourdissement d'un marasme.
Mais à peine Georges a-t-il tourné la clenche que les policiers se pointent face au pont, autopompe des sapeurs en poupe, dans une sarabande de furieux gyrophares. Grandiloquente foire d'éclairs bleus, mais foire aux pigeons : leurs sirènes ne creusent que le vide. Pas de victime humaine à se calciner dans le brasero de la chignole, ruine anonyme éclatée sur la borne.
Passant de la force inspirée à la brutalité lucide, Léo reprend le cap, saint-bernard de fortune qui bronche et clabaude sur sa dérision propre devant la moue toujours aussi galvanique, toujours aussi énigmatique de Zoé. Elle vient de lui dire son nom. Georges, lui, monologue :
- Sûr que les flics vont pousser l'enquête ici. Vous devriez ranger vos fesses et vos cigarettes, les amis ; prenez la petite porte, ça vaut mieux… Et revenez quand vous voulez.
Tout de même, s'il se voit à elle accointé dans la fugue, Léo n'en mène pas large, se demandant moins ce que contera Georges à la police que ce qu'il va faire à présent de son émeute intérieure, lui pour qui la terre cesse de tourner. Tout en accélérant, il rumine in petto l'éloge du fortuit. A son flanc horlogée, Zoé semble planer. Elle qui pourrait aussi effarer se contente d'intriguer. Car sa façon de friser, de volter des épaules comme une fauvette, la rend plus irréelle quand lui, le trotteur, paraît surtout plus lunatique, insolite traversier au silence saugrenu. Pourtant il feule :
- Vous ne tremblez même plus. Pas de grand trouble donc. Que veniez-vous faire là et si tôt ce matin ?
- Certainement pas vérifier la métaphysique du discours de Georges. Et bien, pourquoi ne pas l'avouer, j'espérais vous trouver là, vous parler. Vous venez de me sortir d'un sacré pétrin. Merci. Je ne suis pas en position très régulière en effet. Autre pétrin.
- Si vous me jugez droit dans les bottes, c'est mal barré !
Inapte à s'égarer dans la banalité de propos sans reliefs, Léo décide de n'en pas dire plus ; il est dévasté de malaises et d'élans.
- Hier soir quand vous m'avez vue, j'éclusais le dernier petit verre pour la route, comme d'habitude avant de filer au boulot. Georges est un ami, un damné bourlingueur, ancien journaliste d'investigation, ancien libraire, bref, un indiscret notoire et qui plus est amateur de théâtre. Il hait le pittoresque. Comme moi.
- Seriez-vous comédienne… menacée de mort par des zombies à moto ? Qui était l'hurluberlu qui vous guignait comme un suçon hier soir ? Un admirateur pas commode en tout cas...
- Aucune envie de parler de moi. On se tutoie ? Quelle bobine tu fais Léo ! Supplanterais-tu Bernadette Soubirous ?
L'esprit dans le dédale, en lévitation, Léo se sent happé. Son air conspiré sent-il la paranoïa passible de thérapie lourde ? Sa tendance à inventer des suites justifie-t-elle la camisole ?
A vrai dire, parfaitement distrait, il badaude en ses pensées sans prêter l'oreille à ce qu'exhale Zoé de plus en plus phosphorique et dont la charge sensuelle l'a défoncé comme une révélation sur le Tabor. Elle a remis si rapidement en question ses prudentes syntaxes hétérosexuelles que d'abord il l'a imaginée sur scène, nue. Et cela lui fait crisser les dents.
- Je ne raffole pas de théâtre actif. J'ai assez de réunions pour jouir de spectacles calleux, denses et pointus.
Il pense à part soi « qu'est-ce que je fiche ici » ?
- Léon, tu refais le squelette du monde ?
Sa réponse est muette parce qu'il tâche de ne pas cerner de louche contradiction entre une bagnole cramée, un copinage populaire avec un tavernier, un métier nocturne… et un intérêt pour sa propre personne. Lui, il est biochimiste. Toxicologue. Coupeur de molécules en huit et particulièrement futé dans la détection des drogues nouveau cri. Va-t-il lui confier ça ? Qui est-elle pour qu'il l'ose ? Cela dit, de marcher près d'elle, contre elle lui donne des ailes et du frisson moiré mâtiné d'impatience. Sacrée riveraine !
- Si on arrêtait là ? proclame Zoé. Elle pointe à vingt mètres d'eux des buis délavés. Elle lui jette ça alors qu'il hâtait le pas, toujours obnubilé par l'injonction de Georges de ficher loin le camp. L'horizon du matin boit sa propre tasse. Blafard matin. A cette fille au profil d'Egypte il répond :
- Fourbue, la trotteuse ?
Il vient de seringuer ça comme on demande grâce.
Un square sans fleurs, bancs vides épicés de chiures, quelques étourneaux plumes en touffes quêtant la miette : ils pivotent droit dessus, l'œil fendu, manifestement en phase. Léo prend-il sa lanterne pour une vessie ? Comment mettre de l'ordre dans ce foutoir d'événements pressurants ?
Au moment de se laisser choir sur le banc public le moins crasseux, Zoé marque un temps. Il se passe quelque chose... Son pouls s'est accéléré au point de faire palpiter ses tempes. En alarme, elle fait volte-face ; sans un mot revient sur ses pas, laissant son co-marcheur en totale sidération. Navré.
Les évidences de Léo vacillent derechef. L'excédente opportunité où se joue l'atout des génies a pour lui le cuir chauve ; malgré l'occasion bien traquée, la délivrance qui dépoisse ne sera pas tout de suite de la fête. Alors il turbule, potasse à l'envers, les yeux exorbités faisant giration de trois cent soixante degrés sur ce square maudit où vient de surgir un danger encore invisible…
Qui donc les épie ? Puisque Zoé trépigne, lèvres si blanches, rotules jointes, un abruti doit sûrement lui tourner autour.
Et puis elle fixe quelque chose. Quelqu'un plutôt. Un motard reluisant dans sa cuirasse et comme un gladiateur casqué-masqué, dandine du cul contre sa lourde machine. Il est obscène, terrifiant, glauque.
Rétraction des essors.
- Qu'est-ce qu'il fout là ? Laisse-moi, Léon, tu veux ?











