- Lettres à Louise

Vinciane Moeschler

Lettres à Louise

23 novembre 2011

Épisode 3 - Je referme la lettre

Je referme la lettre non sans une certaine amertume. Lionel est-il donc réellement cet homme indifférent que l'on m'a souvent décrit? Désinvolte dans ses gestes et dans sa pensée, il donne l'impression de vouloir traverser la vie avec nonchalance. C'est justement ce que j'aime chez cet homme, ce profil d'intellectuel un peu blasé qu'aucun quotidien ne semble atteindre.

En voyant les lettres éparpillées, il n'apprécie pas que j'aille farfouiller dans ses affaires. Il a son regard chiffonné, celui des nuits trop courtes.

- T'es quand même gonflée! me dit-il. Tu ne peux pas t'empêcher?

Les lettres que j'avais lues dataient d'il y a six mois. Voyant qu'il n'y répondait pas, Louise avait du cesser de lui écrire.

- Je pense qu'elle a besoin de toi !

- Une vieille histoire! Tu m'agaces, Clara, ce côté je me mêle de tout… Basta !

Il claque la porte. Le Bouddha bouge un peu. Je pense à Louise. Comme elle a dû être déçue par cet ancien amour qui se désintéressait de son passé.

Alors me vint une idée concupiscente : répondre à cette femme en faisant croire que les lettres sont envoyées par Lionel. Je les taperai sur mon ordinateur, afin qu'elle ne soit pas étonnée par mon écriture, et lui parlerai de lui, de sa vie. De ses obsessions, de cette liberté qu'il partage sans le savoir avec elle. Je devrai éviter les fautes de français, ce n'est pas ma langue maternelle, et me mettre à la place de cet homme de quarante ans qui partage aujourd'hui ma vie.

Ce qui m'attire dans l'ambiguïté de ce jeu, c'est de rentrer dans la vie sentimentale de Lionel et de pénétrer, par la même occasion, dans celle de cette femme que je ne connais pas. Il n'y a là rien de pervers, sinon l'envie d'être complice d'une intimité qu'elle n'aurait jamais dévoilé à quelqu'un d'autre qu'à lui.

Par une de mes nuits d'insomnie, je répondis à Louise.



Page précédente - Page suivante