- Lettres à Louise

Vinciane Moeschler

Lettres à Louise

09 novembre 2011

Épisode 1 - La nuit, je ne dors pas

La nuit, je ne dors pas.

Je regarde son corps.

A sa façon de s'abandonner, il semble taillé pour le sommeil, l'échine incurvée en une léthargie toute animale. Je l'avoue: il m'est arrivé d'être jalouse de ses nuits et du confort de ses rêves. Tandis qu'il dort, le silence endémique semble murmurer. Il murmure une solitude. Toujours la même, toujours la mienne. C'est envahissant les nuits d'insomnies. Et l'ennui qui vient s'y greffer, est d'une violence rare.

Depuis longtemps, j'ai compris qu'il ne sert à rien d'essayer de dompter le sommeil, qu'il ne se laisse pas apprivoiser si facilement. Alors, je tente d'occuper mon regard. D'abord, juste le regard. Je fixe la fenêtre. Du lit, je discerne un bout de mer que le béton n'a pas encore phagocyté. Quelques bruits épars tranchant la nuit, arrivent jusqu'à moi. Une rumeur confuse. Cela va du doux coulissement du vent qui s'engouffre par la fenêtre entr'ouverte à celui disconcordant de la sirène d'une voiture lointaine. Il ne fait pas froid. C'est le début du printemps. Il n'y a pas d'odeur. Nous sommes aux abords de la ville. Comme une fissure, Palerme et sa banlieue. 

Je me lève.

Au premier étage, il y a son bureau. Posé dessus, un Bouddha chinois en bronze. La mine éthérée, je ne sais pas s'il rit ou s'il se moque.

Alors que je m'installe dans le fauteuil face à lui, mon attention est attirée par un petit paquet de lettres. Ce qui me surprend d'abord ce sont leurs enveloppes, chacune de couleur différente. En les manipulant, j'observe qu'elles ont été ouvertes. D'après le timbre, elles proviennent du Canada. L'écriture est si délicate qu'elle ne peut être que celle d'une femme. Et justement Lionel, l'homme de ma vie, aime les femmes. Beaucoup trop à mon goût. Comme il se trouve que je suis d'un naturel assez jaloux - fatalement tout ce qui est caché m'excite - je n'ai qu'une envie, m'aventurer à l'intérieur de cette correspondance pour y deviner les sentiments qui s'y cachent, son langage, son histoire. C'est indiscret, malpoli, vulgaire. Terriblement. Et pourtant. Est-ce l'univers absent, flottant de cette nuit qui m'y pousse ? L'insouciance que procure une fatigue accumulée ? Toujours est-il que je me réconforte en pensant précisément que si ce courrier avait été intime, Lionel l'aurait dissimulé. Je décide alors du bout des doigts, de déflorer ces lettres avec une impudeur très féminine.



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