- Lettres à Louise

Vinciane Moeschler

Lettres à Louise

07 décembre 2011

Épisode 5 - Lionel

Lionel,

J'ai toujours fui lorsqu'on tentait de m'emprisonner. Je t'ai quittée parce que tu voulais faire de moi ta femme. C'est un réflexe chez moi, la liberté. Yann avec ses quarante ans, m'offrait une vie d'aventure à étudier les animaux. Nous partagions la même passion de l'éthologie et étions très libres l'un envers l'autre, avec des liaisons chacun de notre côté. La vie était légère.

Puis, Yann a pris conscience de son âge et a voulu avoir un enfant. A l'époque nous vivions au Zimbabwe. Un matin, j'ai fait une valise et j'ai disparu … Une fois de plus, j'ai pris la fuite. Parce que je peux aimer et haïr sans limites. Parce que je refuse l'emprise morbide de l'amour. Penses-tu que j'ai raté ma vie? Merci en tout cas d'avoir répondu à mes lettres.

Bien à toi.

Louise.

La nuit, je dors toujours aussi peu. Louise remplit ma vie.

Je cherche sur Internet des informations la concernant ainsi que sur ses différentes recherches. Elles sont remarquables, saluées par les plus grands scientifiques. Par contre, aucun portrait de Louise. J'imagine déjà sa silhouette menue, presque puérile, un corps tendre et orgueilleux. Louise me fascine et m'obsède. Elle me parait si libre, sans attaches, sans point de chute, sinon celui d'étudier les bêtes sauvages. A force, on dirait qu'elle en veut à leur indépendance parce qu'elle, elle s'essouffle. Elle dit avoir de la poussière sur son corps. Etre lasse de sa liberté qui s'est retournée en solitude. Disgracieuse, sans limite. Pour moi, Louise représente cependant un idéal. Celui de quelqu'un qui n'a pas peur de se mettre en danger et qui va jusqu'au bout. Désirable et vulnérable. Elle doit ressembler à ces femmes de quarante ans qui sont restées des gamines. Des amoureuses perpétuelles, des idéalistes impérieuses, des amazones tendues vers leur désir. Si elle remet aujourd'hui sa vie en question, c'est à cause des hommes.

En réponse à sa lettre, je lui ai envoyé : "L'Eloge de la fuite" d'Henri Laborit.

C'était une saison douce. Au Canada, on n'avait jamais vu un pareil soleil pour le printemps. Dans sa dernière lettre, Louise n'y fait pas allusion. Elle parle même d'aller plus au nord, suivre une famille de cétacés.

Et puis un jour, elle écrivit à Lionel des mots que je dû relire deux fois pour être sûr de ce qu'elle lui annonçait.

« Avant de m'aventurer dans le grand nord, il me faut retrouver ma vieille Europe. Je passerai par Palerme pour te voir. J'ai à la fois peur et en même temps, je sais que je ne serais pas déçue. »

Je reçus cette lettre comme un coup de poing.



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