- Lettres à Louise

Vinciane Moeschler

Lettres à Louise

28 décembre 2011

Épisode 8 - Touriste

Palerme par contre, c'est chez moi. Mon antre, mon alter ego. Palerme qui transpire à travers ma vie éclatée. Chacune de ses rues parle à la gamine de la cortile della morte. Notre petit appartement. Maman qui hurle à la voisine de se taire. Maman qui cuisine du coniglio all'agrodolce. Et moi petite, si petite qui épuise les quartiers de la ville à la recherche de distractions. Adolescente sur le siège arrière des vespas des garçons, étudiante fréquentant des bars trépignant de la capitale sicilienne. A présent, notre immeuble est en lambeau, relique entre le passé et l'avenir d'un quartier oublié des pouvoirs publics. De l'extérieur on voit un reste de papier peint déchiré. Des graffitis ont recouvert les murs, un slogan communiste côtoie une croix gammée. On voudrait que rien ne change.


Aujourd'hui, comme une touriste frôlant les murs car il est tard et qu'une peur instinctive m'agrippe soudainement, je me précipite dans un taxi et m'éloigne de la ville. Aux abords des faubourgs, se dessine dans le ciel, cette lune ronde et peu modeste, gonflée, impétueuse, fière comme une madone.


Le lendemain, réveillée à l'aube, je trouve dans la boîte aux lettres, un mot écrit de sa main: "Je n'ai pas pu venir excuse-moi. Ce soir, même heure, retrouve-moi en face de la cathédrale, corso E. Emanuele, il y a une gelateria. Je t'y attendrai. Louise."


Je ne réfléchis pas longtemps avant de prendre ma décision. Il est évident que j'irai à ce nouveau rendez-vous. Plus tard, pour excuser Lionel, j'enverrai à Louise une lettre prétextant un déplacement à l'étranger. Ne lui dirai jamais la vérité. Jamais.


Heureusement, Lionel n'a rien vu, ne sait rien.
- Tu m'aimes dis ? Dimmi che mi ami…
J'ai besoin qu'il me rassure.
- Evidemment, enfin Clara….
- Je veux dire, plus qu'elle ?
- Elle?
- Ben, Louise.
- Avec ton petit cul qui se dandine et ton visage de poussin, oui je t'aime.
- Réponds-moi !
- Arrête avec ça, ta jalousie me rend dingue. Fais chier !

Le soir lorsque j'ai repris la direction de Palerme, je n'eus pas de scrupules. En me parlant ainsi, Lionel m'encourageait à m'intéresser à Louise.
Mais ce soir-là, la gelateria était fermée.



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