- Ostende Blues

Nadine Monfils

Ostende Blues

04 août 2010

Épisode 9 - Au cinéma...

- Et vous avez joué dans beaucoup de films ?
- Oh, une centaine.
- Ah oui ? s'étonna Charly.
- Oui, mais toujours comme figurant. Et que des rôles de flic. C'est pour ça que mon gamin croit que j'en suis un. Pourtant il m'a déjà vu au cinéma, tu sais ! Mais quand je vais le chercher à l'école, j'ai pas toujours le temps de me changer alors il pense que je le suis aussi dans la vie. Faut jamais enlever les rêves aux gamins, ça les traumatise.
« Moi, c'est d'avoir un père flic qui m'aurait traumatisé » pensa Charly.
- Bon, je passe te prendre ici à dix-neuf heures trente top chronos, décréta « la vedette ». Je t'invite au cinoche, tu peux pas refuser.
- On va voir quoi ? demanda Charly.
- C'est une surprise ! Je joue dedans.
La perspective d'aller au cinéma plaisait à Charly, mais il aurait préféré être seul. Se coltiner le flic de pacotille avec son morpion, ne l'enchantait guère.
Il lui restait du temps et il décida d'aller se balader un peu en ville. Sur la petite place au kiosque fleuri, il vit un panneau annonçant une exposition de peintures. C'est ainsi qu'il découvrit Léon Spilliaert. Curieusement, ce peintre ne lui était pas inconnu. Il lui semblait avoir déjà vu ses œuvres, mais où ?
Il lut sur un feuillet lui étant consacré, qu'il était né à Ostende, comme Permeke et Ensor. Charly fut complètement envoûté par la peinture de Spilliaert. Il en est avec certaines œuvres d'art comme avec des rencontres importantes. Aussitôt les a-t-on regardées qu'il est déjà trop tard. Elles sont en nous à jamais. Font partie de nos yeux. Les autoportraits du peintre fascinaient Charly. Surtout celui dans le miroir où Spilliaert avait presque le visage de la mort. Du vent, des ombres, de la solitude et du silence… Il avait l'impression de faire partie de l'univers de ce peintre si particulier, si belge dans ses racines, qui traduisait la tourmente, la beauté et la lumière en traits simples, sans rien d'inutile. Tout était là, dans l'éclat discret des nuits ensorcelées où les femmes font partie des courbes et les hommes, des ombres.
Après tout, Charly n'avait lui aussi que son ombre. Peut-être même n'existait-il pas ? Qu'est-ce qu'un homme sans papiers et sans identité dans notre monde de paperasseries et d'inepties ?
Un moment, Charly pensa poser un lapin au moustachu. Mais celui-ci risquait fort de croiser à nouveau sa route et, baraqué comme il l'était, valait mieux aller au rendez-vous. Après tout, le film serait peut-être bien !
Pas de chance, c'était une grosse daube. Charly s'endormit au milieu de la séance. Un grand coup de coude le réveilla.
- Là ! Là ! J'suis là ! s'était subitement écrié le moustachu en montrant un plouc de dos en uniforme, dans une scène où un chien déterrait un bras de cadavre.
- Aaah ouii ! avait dit Charly, faussement admiratif.
- Chuut ! avait fait la salle.
Pourquoi Charly avait-il l'impression d'avoir déjà vécu cette scène ? Et s'il avait été flic lui aussi ? Non, impossible, il détestait les poulets. Il était plus probable qu'il ait été un gangster. Ou un tueur ? Il regarda machinalement ses mains. Et les vit pleines de sang



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