- Ostende Blues

Nadine Monfils

Ostende Blues

23 juin 2010

Épisode 3 - Jeanne

Jeanne enfila son manteau noir et quitta sa petite maison de pêcheurs, près de Notre-Dame-des-Dunes, sans même jeter un coup d'œil dans le miroir suspendu près de la porte. Elle estimait être arrivée à l'âge où la coquetterie devenait ridicule. Donc, elle avait pris le parti de ne plus s'en soucier. Ne voulait surtout pas ressembler à ces veuves de riches qui se goinfraient de gaufres et de sucreries aux terrasses des salons de thé. Plus elles se placardaient la tronche avec du fond de teint, plus elles avaient l'air de vieilles momies ! On aurait dit des personnages peints par Ensor. Jeanne aimait beaucoup ce peintre et il ne se passait pas une semaine sans qu'elle aille dans sa maison natale, au 26 de la Langestraat. On y retrouvait l'âme d'Ensor, et ses toiles parmi ses objets et ses vieux meubles prenaient une autre dimension, une autre vie que dans les musées. Puis, elle terminait sa promenade en allant manger des croquettes de crevettes « Chez James ».
Le vent soufflait et Jeanne remonta le col de son manteau. Tous les soirs, elle avait pris l'habitude, depuis des années, de faire sa promenade le long de la plage. Heure idéale où il n'y a plus personne. Même si la mer du Nord était devenue un piège à touristes, comme la plupart des lieux autrefois attirants de la planète, à la tombée de la nuit, elle redevenait belle. Reprenait ses couleurs authentiques, retrouvait sa sauvagerie féline. Une fois sur la plage, Jeanne ôta ses chaussures. Elle adorait marcher pieds nus sur le sable. Sentait une énergie monter en elle. Et surtout, elle retrouvait ses joies de petite fille. 
À la mort de ses parents, elle avait fait un petit héritage et acheté cette maison de pêcheurs à Ostende, là où elle avait l'habitude de venir passer ses vacances chez sa grand-mère, quand elle était enfant. Certains endroits sont comme des livres d'images et ramènent plein de souvenirs au bord de la mémoire. Avec le temps, il ne reste plus que les images douces. Les autres sont déchirées dans l'oubli. Enfin presque…
La mer était proche. Plus que quelques pas et Jeanne aurait les pieds dans l'eau. Ça l'amusait de ramasser des coquillages et de s'en mettre plein les poches. Elle les entassait dans des bocaux qu'elle rangeait sur des étagères. Parfois elle déversait leur contenu sur la table, juste pour le plaisir de regarder ses trésors. C'est tout ce qu'elle possédait. Elle n'avait ni bijoux, ni objets précieux. Pour elle, la seule vraie richesse, c'était les souvenirs. Comme ce ballon là-bas qu'un gosse avait dû oublier sur la plage. Elle se revoyait jouer avec son père… Chaque fois qu'il lui lançait le ballon, il lui criait « attrape ! » et elle ne l'attrapait jamais. Jeanne avait toujours été d'une maladresse incroyable. Et avec l'âge, ça ne s'était pas amélioré. Mais elle ne jouait plus au ballon. Pourtant, elle eut une envie soudaine de shooter dedans ! Fallait faire vite avant que la prochaine vague ne l'emporte.
Elle s'en approcha et freina son élan en voyant cette drôle de boule sortir du sable. Une boule avec des cheveux ! Elle la contourna et poussa un cri !



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