- Ostende Blues

Nadine Monfils

Ostende Blues

11 août 2010

Épisode 10 - La sortie

À la sortie, le gars pavanait comme s'il était la vedette du film.

- Alors, ça t'a plu ?

- Heu, oui… mentit Charly.

- On va arroser ça ?

- Non, là vraiment, je ne peux pas, j'ai un rendez-vous.

- Ah, ah ! Avec une poule je suppose !

- C'est ça.

- Allez salut ! Et ne perds pas mon autographe hein !

- Non, non, promit Charly, je vais l'encadrer…

Il prit congé de l'olibrius et de son monstre. Il était désespéré. Ne comprenait pas comment on peut parfois se laisser aller à perdre son temps -si précieux- avec des imbéciles ! Passer de la poésie de Spilliaert à la bêtise d'un plouc ! Il s'en voulait. Et il retourna vers la mer qui se confondait avec le ciel de nuit, pour qu'elle lui ramène d'autres images d'envol et de lambeaux noirs, histoire de réapprendre à s'aimer encore un peu.

Il marcha longtemps, ôta ses chaussures pour sentir les coups de langue glacés des vagues sur ses pieds. Et doucement, un air se mit à lui trotter dans la tête. Une musique qui râpait l'âme, avec une voix rauque, violente, au bord du désespoir et en même temps terriblement vivante. « …On est allés bras dessus, bras-dessus dans ce quartier où y a des vitrines, remplies de présences féminines…Quand sur la ville tombe la pluie et qu'on s'demande si c'est utile et puis surtout si ça vaut l'coup, si ça vaut l'coup de vivre sa vie… ». Arno, tout comme Spilliaert, avait laissé des traces dans sa mémoire. D'autres paroles arrivèrent comme de lointains coquillages ramenés par la mer. « Il est tombé du ciel, un orage imprévu et un voyage jusqu'alors inconnu…car elle est celle qui le fait vaciller, celle qui chancelle sur ses nuits ondulées… » Et il la vit, plus belle que tous les rêves d'amour insensés, cette femme oiseau, désarticulée, qui dansait rien que pour lui, maintenue par des fils  accrochés aux étoiles. Peu à peu, il distingua, de l'autre côté de l'horizon, un homme qui tirait les ficelles pour qu'elle puisse voler dans le ciel. Le beau visage d'Andréa Ferreol en tenancière de bar…Il retrouva même le titre du film « l'amour en suspens »*, d'une étrange beauté. Charly pensa qu'on devrait toujours quitter la vie dans les moments les plus sublimes qu'elle nous offre. Partir en n'emportant que sa splendeur. Et laisser sur terre toutes nos misères.

Il marcha droit devant lui, face à cette mer déchaînée qui ne pouvait être pire que le monde qu'il quittait. Un monde de plus en plus uniforme, où tous les paysages se ressemblaient, avec des tours de béton à l'infini et des hommes greffés à leur portable. Un monde de moutons où même les créateurs devenaient des valeurs marchandes. C'était pas le diable qui allait anéantir la terre, mais le pognon.

Spilliaert était mort à temps et Arno chantait pour pas mourir. Lui, Charly, il n'avait pas leur talent. Mais on peut faire de sa mort un art et, partir sans se retourner, en était un. Il avança dans la mer, jusqu'à ce qu'elle se confonde avec la nuit. Une mer d'encre de Chine d'où surgissaient des « buveuses d'absinthe », des « baigneuses », des femmes fantômes aux chapeaux roses et des petites filles aux bas bleus… Charly pénétrait dans la peinture vivante de l'artiste qu'il vénérait. Bientôt, il ne serait plus qu'une silhouette sombre vue de dos, un figurant de la nuit, dans le film vertigineux d'une vie à l'envers. Parce qu'il était né au moment où il allait mourir.

NADINE MONFILS

* D'Herman Van Eyken.



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